Lucas et Clément : Agriculture urbaine à São Paulo – les conclusions intermédiaires sur le programme ‘Ligue os Pontos”

A mi-parcours de notre projet de recherche, nous vous proposons un rapide bilan de nos deux semaines d’enquête de terrain à São Paulo.

Plantation biologique du district de Parelheiros (Source: Angélica Campos Nakamura, 2017)

Notre porte d’entrée vers le terrain a été d’ordre académique, privilégiant le contact avec les chercheurs membres du Groupe d’Etude sur l’Agriculture Urbaine (GEAU) de l’Instituto de Estudos Avançados de l’Université de São Paulo. Nous avons ainsi procédé à la révision bibliographique conseillée et en partie rédigée par le GEAU, puis à des entretiens semi-dirigés avec ces chercheurs.

La sphère académique nous est apparue comme très proche de la sphère militante, les chercheurs du GEAU faisant part ou nous mettant facilement en contact avec des activistes défendant l’agroécologie urbaine à São Paulo. Ces rencontres ont débouché à des visites de jardins communautaires intra-urbains et de distributeurs-militants de produits biologiques et agroécologiques. De fil en aiguille, nos entretiens nous ont amené jusqu’aux associations et coopératives d’agriculteurs en périphérie de la municipalité et nous ont alors permis d’organiser des visites de terrain aux plantations de Parelheiros (zone sud) et de la zone est (prévues dans quelques jours).

Compilant donc plus d’une dizaine d’entretiens semi-dirigés avec des fonctionnaires municipaux en charge du projet, des militants de l’agroécologie urbaine, des producteurs locaux, des chercheurs en agriculture urbaine, des distributeurs et des consommateurs, force a avant tout été de constater que la complexité et multiplicité des enjeux qui touchent aujourd’hui l’agriculture urbaine à São Paulo contestent sévèrement les campagnes de communication promulguant, à l’international, la qualité de la gestion municipale via son programme “Ligue os Pontos”.

Nous sommes en effet rapidement venus à la conclusion que le programme “Ligue os Pontos” peinait encore à être mis en route. De nombreuses entraves ont dû être surmontées par l’équipe municipale en charge du projet. Les acteurs locaux se réfèrent souvent aux successives alternances politiques (3 maires différents en moins de 3 ans), entraînant chacune des modifications drastiques en termes idéologiques et organisationnels. Le programme nous apparaît également sous la forte emprise de la fondation Bloomberg Philanthropies, concernant tant les objectifs du programme, son échelle, ses indicateurs d’évaluation que son rétroplanning, pour des exigences, en somme, souvent inadaptées aux réelles capacités des administrations locales brésiliennes ou encore du contexte de l’agriculture urbaine à São Paulo.

En conséquence, les objectifs d’intégration au tissu urbain dans une logique de circularité des flux métropolitains et de meilleure durabilité à São Paulo semblent loin d’être achevés. Par exemple, de nombreux agriculteurs ignorent encore l’existence du compost public fourni par la Ville, ou bien ne disposent d’aucun moyen d’acheminement jusqu’à leurs plantations. De plus, le programme “Ligue os Pontos” se concentre uniquement sur la zone sud de la municipalité de São Paulo, marginalisant les agriculteurs de la zone est (sous exigence de la fondation Bloomberg qui préféra une échelle réduite).

Au sud, dans le district de Parelheiros, “Ligue os Pontos” travaille certes de très près avec la coopérative d’agriculture biologique COOPERAPAS, tant bien que les deux institutions finissent par se confondre au sein des discours et des représentations communes; pourtant, les agriculteurs membres de la coopérative peinent à identifier les réels participants de ce programme (tant de la plateforme digitale de mise en relation avec les distributeurs/consommateurs que des formations à l’agroécologie subventionnées par la Mairie).

En fin de chaîne de production, les distributeurs de produits agroécologiques et biologiques, tels que l’Instituto Chão et l’Instituto Feira Livre, nous ont fait part du manque de diversité des produits fournis par COOPERAPAS, malgré les subventions municipales reçues (que de nombreux autres agriculteurs urbains à São Paulo demandent à percevoir), et qu’ils lient aux failles de l’organisation des agriculteurs membres de la coopérative en interne. Pour autant, ces distributeurs continuent de solliciter COOPERAPAS et d’acheter leur produit au prix fort, insistant sur la valeur écologique et sociale de la mise en valeur des produits issus de l’agroécologie locale et de l’agriculture urbaine biologique, et faisant donc prévaloir leur convictions idéologiques sur les logiques de marché et de profit.

De manière générale, les différents membres de la société civile semblent exercer une fonction de coordination et de solidarité au sein du secteur de l’agriculture urbaine aussi importante (voire davantage) que celle de la gestion municipale, alors même que le programme “Ligue os Pontos” se trouve encore en phase de consolidation. Au sud, le gouvernement local du district de Parelheiros semble plus actif et présent sur le terrain.

7 heurs du matin, livraison de produits biologiques à l’Instituto Chão (quartier Vila Madalena)
Source: Lucas Cividanes (2019)

Ces obstacles aux objectifs fixés par la Ville de São Paulo à travers le programme “Ligue os Pontos” comportent des caractéristiques tant sociales, économiques, politiques, environnementales que spatiales. Ils viennent ainsi éclairer la problématique qui guidera notre rapport final, désormais organisé autour de deux axes de recherche:

  • un détail de la structure de gouvernance de l’agriculture urbaine à São Paulo. Seront présentés les acteurs de ce secteur d’activité, leurs stratégies d’action et leurs discours, ainsi que les impacts effectifs du programme “Ligue os Pontos”. L’accent sera donc davantage porté sur les idées de conflits sociaux, de coalitions d’intérêts et de mise en place de l’action publique en matières de transition écologique en milieu urbain;
  • une analyse de la relation entre le rural et l’urbain proposée par cette structuration de l’agriculture urbaine à São Paulo. Seront étudiées les conséquences territoriales d’un tel dispositif, allant des bienfaits de l’interdépendance entre les espaces centraux et périphériques, jusqu’aux limites d’une consolidation de l’espace rural pensé et aménagé pour et par l’urbain. Seront en somme discutées les contradictions propres à l’idée d’une transition écologique urbaine.

Nos prochaines étapes sont alors la visite des plantations de la zone sud et est de la municipalité, et des entretiens supplémentaires avec les agriculteurs, des membres de la gestion municipale en charge du programme ainsi que des fonctionnaires du gouvernement local du district de Parelheiros.

Lucas Antonio Cividanes Gomes & Clément da Cruz (École Urbaine de Sciences Po, Master “Governing the Large Metropolis”)

Brittany et Maria : Initial Exploration of Urban Agriculture in Quito

Summary and Methodology

Our investigation, which centers on the urban agriculture program AGRUPAR in Quito, Ecuador, utilizes grounded theory methodology to generate emergent themes, patterns, and areas of deeper inquiry throughout the research process. The study’s focus on AGRUPAR, established by the municipal-level agency ConQuito in the year 2000, had two primary grounding streams of inquiry: a benchmark of the program’s ostensible aims as they compare to lofty national and local emphases on food sovereignty, and a mapping of actors engaged in the pursuit of this program’s support of buen vivir principles in Quito.

Methodologically, the study has unfolded through a series of semi-structured interviews and ethnographies which have built upon one another and evolved with subsequent renditions to include leads acquired in previous encounters. Our initial points of contact sought to cover clearly-identifiable ‘big actors’ in the AGRUPAR space, including program participants, directors, managing technical workers, and representatives from program funding and training partners from related international organizations such as the Food and Agriculture Organization. While many of these first interviews were initiated by cold-calling and emailing individuals, subsequent connections were facilitated by snowball sampling, as we ended each of our discussions by requesting recommendations and contact information from subjects’ networks. This method prompted avenues of exploration which we had not previously considered, namely about urban agriculture efforts and networks outside of the AGRUPAR program, by other supply-chain actors, and by entities implicated in food sovereignty, organic food, and nutritional campaigns more broadly.

Fieldwork

Our first encounter was with Cristina Romero, professor of Agricultural Economics at La Escuela Politécnica Nacional, who offered an overview of supply chains which provide food to Quito (sourced from other areas of Ecuador). Speaking with Cristina was not only instrumental for understanding the current food system in the Metropolitan district, but also informed our analysis, prompting us to think in a comparative way. When asked about urban and peri-urban agriculture in Quito, Cristina challenged our assumption that the only relevant actors were lower class mestizo or indigenous families and directed us towards a number of initiatives independent from AGRUPAR. Following this conversation, our research took two different but intertwined paths: on the one hand, through investigating AGRUPAR’s structure and evolution in terms of how the project is organized, including its objectives and the way in which it inserts itself in local and national politics; on the other hand, exploring urban and peri-urban agriculture experiences as a whole in Quito to understand how linkages are (or are not) created between independent initiatives.

With regards to AGRUPAR, we chose to establish a direct contact with producers by visiting various ‘bioferias’ where they sell their products. Thanks to this, we were invited to the general assembly of AGRUPAR sellers, where we not only received an in-depth overview of the project’s commercial strategy but were also introduced to the chief technical manager and Alexandra Rodriguez, the engineer in charge of the entire AGRUPAR initiative. Interviewing Alexandra was crucial to understanding AGRUPAR’s short- and long-term objectives, the collaboration established with various municipality departments and international organizations, and the main challenges faced by the project. As confirmed by a Skype interview with a FAO representative, international organizations play no role in the daily management of the project, but by portraying the project as an emblem of Quito’s efforts toward becoming a more sustainable and inclusive city, effectively protect it from political downturns. Concurrently, we have been visiting “ferias agroecologicas”, permaculture centers and independent farmers. Some of these actors come from the middle and upper classes and others are connected to international organizations or national-level agroecological and campesinos movements. Consistently, these actors appear to denounce a lack of support from local institutions and the loftiness of the recent political efforts to support food sovereignty.

Ongoing Leads and Preliminary Findings

Among the preliminary connections made through these initial interviews and observations are the missing links in discussions about food sovereignty in Quito and corresponding consumption practices, the inclusion of land informality in programmatic and municipality discourses, and the relative importance (or unimportance) of official ‘organic’ certifications in Quito’s context, to name just a few.

While AGRUPAR (and other urban organic agriculture initiatives in Quito) emphasize the importance placed on the complete organic production of their products, they are also cognizant of the ‘mismatch’ between these produce products and the bulk of the population’s consumption patterns, which are disproportionately heavily-processed and sugary foods. While the impetus for the production of organic and fresh products appears to have willing producers (as evidenced by AGRUPAR and organic permaculture initiatives in the city), few organizations have the capacity and resources to undertake the extensive consciousness-raising and information-sharing campaigns necessary to radically transform consumers’ buying patterns as they relate to organic products.

A second emergent issue relates to the recognition and inclusion of discourses on informality, particularly within AGRUPAR. As the program targets the inclusion of low-income populations, land tenure issues are recognized, discussed, and integrated into AGRUPAR programming. Further exploration of informality issues will address the way in which informal claims to land relate to urban sprawl, water access for agricultural production, and agricultural zoning considerations.

Additionally, a repeated theme emerging in conversations with actors throughout the urban agriculture and organic permaculture sphere of Quito relates to the relative unimportance of official organic production certification. In lieu of this certification (obtained by only a portion of AGRUPAR farmers, for instance), ‘guarantees’ and other stand-in arrangements for less expensive, community-based organic ‘checks’ are in place.

These initial conversations with urban agriculture actors, both in and outside of the AGRUPAR network, beg the question: what would it entail to deeply enact a comprehensive, transformative food system in the city and the country at large? Analysis of these initiatives reveals the ways in which such programs contribute, to varying extents, steps toward this vision– and highlight the extent of work which remains in pursuit of this goal.

Brittany Ebeling
Maria Giorda

Alba et Chloé – Vers la promotion d’un nouveau modèle ?

One two three, viva l’Algerie! Nous avons enfin fait nos premiers pas en Algérie, dans un pays en liesse après la victoire retentissante de l’équipe de foot à la coupe d’Afrique. Quoi de mieux pour sentir la ferveur du pays ! Enfin, l’équipe n’est pas partie au complet… Premier petit couac : Chloé est restée deux jours de plus de l’autre côté de la Méditerranée, à cause d’un problème de visa. Mais peu importe, nous nous sommes retrouvées au lever du soleil à Ksar Tafilelt, où Alba et Cécile (notre acolyte photographe et documentariste) avaient commencé à prendre leurs marques dans la maison traditionnelle au sein du Ksar qui nous est mise à disposition par la fondation Amidoul.

Si nos premières expériences algériennes ont été vécues en décalé, nos impressions se rejoignent : déjà, depuis le départ à Marseille, nous avons ressenti un accueil extrêmement chaleureux de la part des algériens, par des discussions amicales, des sourires sincères, et des « bienvenus » à tout va. Nous avons été particulièrement touchées par l’accueil d’une couch surfeuse Mira et son père, qui se sont occupés de nous à Alger comme des rois : « C’est normal, vous êtes nos invités ». On accroche immédiatement avec cet état d’esprit chaleureux, ouvert, et accueillant, qui nous donne à nous aussi le sourire.

Sur la longue route entre Alger et Ghardaïa, les paysages changent peu à peu, pour devenir de plus en plus secs et rocheux. Si durant les premières centaines de kilomètres après Alger, on observe encore de nombreux programmes immobiliers en R+5 assez récents, les habitations se font de plus en plus rares. A l’approche de Ghardaïa, on découvre les premières palmeraies qui tapissent la vallée du M’zab, ainsi que de nombreuses constructions le long de la route, confirmant nos lectures à propos d’une urbanisation chaotique récente, et contre laquelle le projet de Tafilelt vise notamment à remédier.

On constate qu’à Ghardaïa comme dans les autres villes du M’Zab, les quartiers mozabites et arabes sont clairement distincts. Les Mozabites sont les habitants historiques du M’Zab, qui se sont installés dans cet endroit reculé pour s’isoler. Ni sunnites, ni chiites, ils font partie de la « secte » des ibadites qui représente moins de 1% des musulmans dans le monde. Lire sur ce peuple à l’histoire passionnante et au mode de vie particulier est essentiel pour comprendre le fonctionnement actuel du Ksar.

Durant les premiers jours que nous venons de passer dans le Ksar, nous prenons nos marques, à la fois grâce à l’accueil de Mustafa Tellai, secrétaire général de la fondation Amidoul à l’origine de la ville, et en se laissant porter à la découverte de la ville. Le Ksar n’étant pas grand (1000 logements, pour environ 5000 habitants), nous sentons que nous allons rapidement « être repérées ». Certains habitants, curieux, nous interrogent. Trois étrangères non voilées dans le Ksar, cela ne passe pas inaperçu. En restant un mois ici, nous espérons que les habitants s’habituent à notre présence, afin de faciliter le travail de terrain.

En préparant notre terrain, nous avons parcouru les nombreux travaux qui ont déjà été réalisés sur le Ksar de Tafilelt. Ainsi, nous avons essayé d’adopter une perspective un peu plus originale, afin que notre travail puisse être utile pour la ville et d’autres acteurs. Les travaux existants sont assez précis, que ce soit sur la participation citoyenne, l’architecture bioclimatique, les mozabites… Nous avons alors pris le parti de produire un document synthétique et presque « ludique » sur la forme, un schéma qui résumerait les différents éléments nécessaires pour répliquer ce modèle (cf schéma ci-dessous). Dans un premier temps, nous identifieront les éléments de la réussite de ce modèle : pourquoi vouloir répliquer l’expérience Tafilelt ? Ensuite, nous déterminerons les outils nécessaires à la mise en place ce modèle. Dans un troisième temps, il s’agira de s’interroger sur les conditions de mobilisation de ces outils. Nous caractériserons ces outils en déterminant les conditions qui sont nécessaires pour les mobiliser, en précisant quand elles sont intrinsèquement liées au contexte mozabite, et le cas échéant en proposant des alternatives. Parmi les différentes conditions, nous nuancerons leur rôle et leur nécessité, certaines étant essentielles pour la réussite du modèle, d’autres plus accessoires ou dépendantes du contexte.

En résumé, nous avons pour objectif de produire un document qui puisse être mobilisé comme une boîte à outils afin de reproduire (sans « photocopier ») ce modèle du Ksar de Tafilelt pour ce qu’il apporte en termes de cohésion sociale, de préservation du patrimoine, d’écologie, et d’accessibilité, sur d’autres terrains dans le Sahara algérien ou ailleurs. L’intérêt de ce travail nous a été confirmé par la fondation Amidoul, qui, maintenant que l’aspect construction est terminé, envisage d’orienter leurs efforts vers la promotion de leur modèle, afin d’inspirer de nouvelles initiatives.

Iris et Lucie – Lettres levantines, quelles nouvelles du Liban ?

Face aux manquements de l’Etat notamment en terme de fourniture de services essentiels urbains (du fait de coupures d’électricité, d’absence d’eau potable courante, d’une gestion des déchets défaillante, etc.) la société libanaise semble faire la démonstration de sa “résilience” depuis la fin de la guerre civile : ainsi, le secteur privé marchand et les initiatives individuelles et associatives pallient aux manquements de l’Etat. Depuis quatre ans, on voit en effet s’organiser la société civile pour assurer la gestion des déchets; néanmoins, sans l’appui de l’Etat, ces initiatives ne peuvent qu’avoir un impact limité.

Une crise « normalisée »

Quatre ans après une crise des déchets très dure, la ville de Beyrouth s’est plus ou moins débarrassée des rivières d’ordures qui avaient fait le tour des médias . Pourtant, en arrivant sur le littoral et en se promenant le long des quelques plages publiques qui demeurent au Liban, il est difficile de ne pas être surpris par la quantité de déchets ramenés par la mer le long du rivage ou simplement abandonnés sur le sable.

« Vous verrez, Sour est la plus belle plage du Moyen-Orient, elle est propre ». Pourtant, même dans le Sud, région relativement préservée, les familles viennent pique-niquer ou fumer le narguilé au milieu des sacs plastiques, des bouteilles et des canettes. Les déchets font partie du paysage libanais.

En haut la décharge de Tripoli qui fait 34 mètres de haut alors que sa hauteur autorisée est de 12 mètres- photo personnelle 12 juillet 2019. En bas une plage publique sur la Corniche al Manara à Beyrouth -Photo personnelle 18 juillet 2019;

Face à ce qui avait été l’un des plus beaux littoraux du Proche-Orient, on ne peut qu’être nostalgique de ce temps révolu. A Beyrouth, deux décharges ont été construites en bord de mer, sur des remblais eux-mêmes fabriqués à partir de déchets : Costa Brava au sud et Bourj Hammoud, au Nord. Ces dernières ont atteint leur capacité maximale et Ramco, l’entreprise de collecte et de stockage, pousse régulièrement ces déchets dans la mer. Les autres régions urbaines ne sont pas épargnées. Sour est située à côté de la décharge d’un hôpital. A Tripoli, l’eau du réseau d’égouts se jette directement dans la mer et la décharge a les pieds dans l’eau.

Pourtant, même si les habitants le savent et le reconnaissent, une certaine indifférence vient nuancer l’urgence de la situation : les gens se baignent et profitent de ces rares espaces publics pour se retrouver.

A Beyrouth, réaction d’une communauté cosmopolite en “apesanteur”

Café Riwaq, quartier Mar Mikhael repère d’une classe aisée mondialisée? photo du site.

Deux étudiantes françaises débarquées à Beyrouth, bien aiguillées par quelques contacts, ne se sentent pas tellement dépaysées. On y retrouve une communauté cosmopolite et mondialisée aisée “d’expat” et de franco-libanais de retour au pays. Ce microcosme a pour épicentre les mêmes rues de rooftops, bars et cafés branchés, situés entre Mar Mikhael et Gemmayzeh, anciens quartiers d’entrepôts industriels, aujourd’hui largement gentrifiés – et osons le dire, hypstérisés. Au café Riwaq par exemple, espace d’échange, de coworking plébiscité pour sa playlist, ses évènements culturels et sa politique écolo, on rencontre ce petit monde: responsables d’ONG, journalistes, étudiants de l’Ifpo¹, entrepreneurs dans le développement durable, tous s’y croisent, s’y saluent, s’y rencontrent. « Vous le connaissez ? En 2015, il a monté un projet de compostage dans sa ferme avec Compost Baladi pour prendre en charge une partie des déchets organiques. Je vous le
présente. »

Dans ce quartier, l’anglais, le français surtout, sont les langues qui résonnent aux terrasses. On le reconnaît, cette posture est infiniment confortable et rend la recherche de contacts plutôt aisée. Pourtant on s’y sent vite enfermé, déconnecté du reste du pays. On peut y entendre une certaine complaisance teintée de lassitude envers un ‘peuple libanais’ considéré comme peu concerné et conscient des questions environnementales. « Il faut comprendre, les gens ont d’autres priorités, la vie est chère, l’Etat ne garantit déjà pas l’eau potable et l’électricité, les gens sont dans la survie ».

Une fracture au sein de la population semble se dessiner, laquelle s’ajoute à la séparation confessionnelle et communautaire du Liban inhérente à son régime politique. Il semble d’ailleurs plus facile pour deux étrangères de rencontrer chaque acteur pour parler de ces sujets que pour les acteurs de collaborer entre eux . “Au Liban, l’étranger est comme un enfant roi entre deux parents qui se disputent”.

Le mouvement “Live love…” un nouveau regard de l’élite mondialisée sur le Liban

Publication Instagram de Live Love Recycle service de collecte chez les particuliers via l’application

“Our roots run deep”. Comme un miroir inversé, les Libanais à l’étranger se sont posés la question de l’image que renvoie le Liban au monde, et celle que les Libanais ont de leur pays. “Nous avons voulu montrer autre chose que l’image négative que le Liban a à l’étranger : celle d’un pays marqué par la guerre civile. Nous voulions faire en sorte que les Libanais qui y habitent se réapproprient et soient fiers de leur pays” . “ça a commencé avec un hashtag et une vente de bracelets porte bonheur Live Love Lebanon . L’initiative Live Love Recycle est arrivée plus tard avec la crise des déchets et des réfugiés syriens”. Il y a eu une prise de conscience progressive du patrimoine immatériel du Liban, aussi bien naturel, paysager qu’artisanal ou culturel . Cette prise de conscience d’une certaine partie de la population s’est faite en partie grâce aux réseaux sociaux.”

Ce mouvement se confronte à la culture néolibérale omniprésente et structurante au Liban. Celle-ci a modelé les idéaux de vie comme les success stories des entrepreneurs libanais à l’international mais a aussi transformé le paysage par la spéculation foncière des promoteurs immobiliers. Face à la bétonisation du littoral et la privatisation à tout va, des mouvements de préservation du patrimoine et de l’environnement sont nés.

“Le sens de la fête” ou la modernité des années 1970

A 20 minutes en voiture environ de Tripoli, on trouve de nombreuses plages privées. La plage de la Rocca en est une. Le complexe est composé d’une dizaine de piscines, d’une micro-plage, d’un bout de mer privative avec toboggan et plongeoirs. Le tout dans une ambiance de boite de nuit dès 10h du matin. L’argument de vente de ce complexe ? « Enjoy the cleanest water ». Profiter d’une eau « propre », pour la modique somme de 25 000 livres libanaises (environ 15 euros).

“Enjoy the cleanest water” clame le clip publicitaire de Rocca Marina îlot de “summer entertainment” pour la classe aisée
beyrouthine sur la côte de Chekka – photo personnelle 14 juillet 2019

Cette société cosmopolite, qui se sent plus proche de l’Europe ou des Etats-Unis que du reste du Liban, construit des espaces privés, posés là, sortis de nulle part, en déconnexion totale avec les alentours.

Ce mode de vie urbain, consommateur d’espace et de ressources, définition même de la société des loisirs et de la consommation des années 1970, s’étale au grand jour et laisse une impression « d’années folles », d’étourdissement. Comme si la guerre civile de 1975 à 1990 avait mis le film sur pause. La consommation d’images, des biens, de moments constitue une forme de rattrapage et un exutoire pour une société de jeunes actifs qui travaillent beaucoup. Cela est aussi sans doute lié à un refus de penser au lendemain, conduit par la désillusion d’un pays miné par la corruption et les crises à répétition.

“Our politicians are also magicians : they make money disappear” ou la corruption“

Le fléau du Liban c’est la corruption” . Ce refrain est dans toutes les bouches avec à chaque fois des anecdotes différentes. La création de remblais dans le centre ville de Beyrouth à partir de déchets (gravats ou déchets ménagers) pour gagner du terrain sur la mer dans un contexte où le foncier vaut très cher, immédiatement vendus à des promoteurs privés pour en faire des boîtes de nuit et des “Kids mundo”, en est un exemple. Plus récemment l’affaire de la construction d’incinérateurs bas de gamme, surdimensionnés, peu adaptés, très polluants et très coûteux par des firmes internationales dans le quartier de la Quarantaine à Beyrouth fait polémique.

Les contrôles falsifiés et l’incapacité des autorités concernées à prendre en charge la bonne gestion du site suscite un climat de méfiance, généralisé par l’ampleur de la corruption au Liban . C’est ce dont les militants de Beirut Madinati et de la Waste Management Coalition se faisaient l’écho lors de la manifestation anti-incinérateurs du 5 juillet dernier. Ce système clientéliste et communautaire se traduit par un ancrage territorial. Le contrôle local d’un “clan” et la prédominance selon le lieu d’une communauté religieuse, encourageant les pratiques clientélistes et empêchant une prise en compte globale de la question et un travail commun, à toutes les échelles. Dans ce contexte de séparation et de méfiance généralisée, un nouveau modèle de gouvernance mettant de côté partis et communautés confessionnelles pourrait peut être voir le jour. Encore ténue, l’initiative Green Track de Tripoli, ville majoritairement sunnite, a été contactée par la municipalité de Chekka majoritairement chrétienne pour s’occuper de la collecte des déchets recyclables et le tri après fermeture de leur décharge par le ministère. Certains membres de la municipalité ne comprenaient pas pourquoi on faisait appel à quelqu’un de Tripoli, d’une autre communauté, pour s’occuper des affaires de Chekka.

Remblais du centre-ville de Beyrouth faits des gravats de la guerre, en attente de construction immobilière qui sert de promenadephoto personnelle, 29 juin 2019.

Manifestation 5 juillet 2019 contre l’implantation d’un incinérateur dans le quartier de la Quarantaine à l’est de Beyrouth, à
proximité du quartier chrétien – photo personnelle

« C’est quoi ton business model ?», l’éclosion des initiatives.

En entrant dans les locaux de Live Love Recycle (LLR), l’ambiance start-up frappe. Une équipe de 6 jeunes actifs s’activent. Pour monter leur projet, la plupart de ces petites structures ont dû s’autofinancer et monter des dossiers auprès de bailleurs de fonds internationaux. Aujourd’hui, adopter un modèle entrepreneurial apparaît comme la solution la plus viable : soit en menant en parallèle entreprise et association, l’entreprise servant à financer en partie l’association, soit par le modèle de la « social entreprise » même si ce statut n’est pas encore reconnu au Liban.

En haut ambiance décontractée au bureau de Live Love Recycle avec démonstration du fonctionnement de l’application; en dessous l’entrepôt de l’initiative Green track dans le quartier populaire de Jabal Mohsen à Tripoli – photos personnelles 4 et 12 juillet 2019.

“Il y a bien assez de déchets pour tout le monde ”. L’urgence de trouver des solutions pour gérer les déchets constitue à la fois une opportunité d’établir un business dans une filière qui reste largement à organiser tout en contribuant à améliorer les conditions de vie des habitants. Car pour l’instant, ces initiatives sont loin de couvrir l’ensemble des déchets produits par la région. « Sur les 800 tonnes de déchets produits par la région de Beyrouth, l’ensemble des initiatives ne peut en prendre en charge qu’une centaine, je dirais » nous confie le fondateur de LLR. Le modèle de la social entreprise tend à s’imposer, où les motivations économiques, sociales et environnementales sont liées.

Dans une logique plus politique, certaines initiatives voient les déchets comme une cause qui puisse rassembler la société libanaise par delà les communautés et une entrée pour faire évoluer le système de gouvernance à toutes les échelles et les comportements. L’objectif est, en articulant savoirs scientifiques (ces acteurs se placent en tant qu’experts) et le terrain, de prouver qu’il est réaliste de changer de modèle et de faire pression sur le gouvernement pour placer l’Etat devant ses responsabilités. Ainsi, Beirut Madinati a mené un projet de réaménagement des espaces communs puis de tri à la source avec les habitants dans le quartier de Zokak-El-Blat. Il s’agit donc de renforcer la capacité de la société civile à faire entendre ses revendications et de recréer une scène de négociation entre elle et l’Etat, empoisonnée depuis bien longtemps par la corruption.

Les initiatives entrepreneuriales sont dirigées majoritairement par des hommes, jeunes actifs. Pourtant sur le terrain, les projets reposent massivement sur les femmes qui mènent les campagnes de sensibilisation, en commençant par le voisinage, font le tri à la source.. A Tripoli, le quartier de Jabal-Mohsen a été le premier quartier du Liban à faire du tri à la source. C’est la mère de l’instigateur du projet qui a commencé à convaincre les femmes du voisinage de l’importance de la
question. Aujourd’hui, elles sont une trentaine à travailler pour l’association en formant les femmes d’autres villes au tri à la source.

C’est donc un archipel de petites initiatives extrêmement localisés, qui manquent de coordination entre elles mais aussi avec l’ensemble des acteurs de la filière du recyclage, qui semblent émerger de la gestion chaotique de ces dernières années.

Ces initiatives assurent une partie du cycle (collecte et tri) mais ne sont pour l’instant peu ou pas connectées aux industries qui assurent la réintroduction de la matière première dans le marché. Le lobby des entreprises de recyclage par exemple est inaudible car pratiquement inexistant en tant que groupe de pression, au côté des ONG.

Crise des déchets – déchets des crises 

La décharge de Bourj Hammoud vue depuis le port. La colline fait approximativement 25 m de hauteur. Les camions et les engins de chantiers s’activent jours et nuits à amonceler les déchets de Beyrouth -photo personnelle, 15 juillet 2019.

Plongées au Liban parmi une communauté cosmopolite, la question des déchets amène quelques questions.

La crise des déchets est clairement symptomatique d’une crise politique et sociale profonde qui dure depuis la guerre civile (1975 -1990). La corruption et le manque de confiance généralisé du tous envers tous qui s’en suit mine la volonté politique et la capacité d’organisation. Le traitement dans l’urgence de ces questions sans jamais de stratégie pensée à moyen ou long terme empêche une prise en main durable de la question. La réouverture de la décharge de Bourj Hammoud en 2015 était dès le départ programmée pour accueillir les déchets de Beyrouth jusqu’en 2018. Cela laissait 4 ans à la municipalité pour envisager un système plus pérein. Les autorités municipales ont mis en place un plan d’urgence en juin-juillet 2019 soit 1 mois avant la saturation de cette dernière. Les personnes interrogées sont très lucides et très fatalistes sur le sujet « nous aurons une nouvelle crise en septembre » . Cet énième épisode montre bien la non-gestion de la crise et le manque de responsabilisation de l’ensemble des acteurs, la faiblesse de l’Etat. En conséquence, les déchets envahissent la mer, le littoral et, dans certains cas la ville.

Les initiatives interviennent dans ce contexte qui les limitent. Les défis s’accumulent pour arriver à imposer une ébauche de transition.

Rendre effective la décentralisation et imposer une perspective de développement local en partenariat avec les municipalités ou les unions.

Mettre en place un système durable qui prenne en compte la totalité du cycle de recyclage jusqu’à la réinsertion dans le cercle de production, tout en équilibrant les charges entre les territoires.

Faire suffisamment pression sur le gouvernement pour que l’Etat assure enfin son rôle législateur.

Les initiatives énergiques mais encore petites – individuellement peut être trop petites pour de tels défis- sont la preuve d’une prise de conscience du problème et d’une première prise en main de ces questions et ébauchent discrètement, à ce titre, une transition dans la gestion des déchets.


Source

¹.Institut français du Proche-Orient, centre de recherche dont le siège est à Beyrouth

Sonia, Mariétou et Laëtitia – A la (re)découverte d’Alexandrie

Notre recherche de terrain à Alexandrie se déroule dans un contexte particulier. En effet, en plein été la ville méditerranéenne fait face à un afflux de touristes égyptiens venant de villes voisines telle que le Caire et double en nombre d’habitants. Nous avons séjourné à Alexandrie l’été dernier et, en arrivant cette année,c’est une chaleur écrasante qui nous a frappé. La chaleur estivale apparaît cette année encore plus importante, de quoi nous interroger sur les effets du réchauffement climatique sur la ville qui se caractérisent par des étés de plus en plus chaud et des hivers de plus en plus rudes.

                                                                      Figure 1 : Corniche d’Alexandrie, vue depuis la bibliothèque

En période estivale, la ville d’Alexandrie fait face à de profond bouleversements. En effet, la ville méditerranéenne constitue la première destination de vacances pour les égyptiens des différents gouvernorats durant l’été, venus chercher la fraîcheur du vent marin mais surtout l’accès aux plages. Sur la période allant du mois de juillet au mois d’août, la ville fait face à une affluence sans précédent puisque le nombre de sa population est doublé, passant de 4 millions à 8 millions d’habitants. Les plages sont constamment bondées de monde puisque les différents vacanciers venus profiter de la mer se succèdent tout au long de la journée sur les différentes plages.. Les premiers groupes de vacanciers arrivent après la prière de l’aube (aux alentours de 3h du matin) pour repartir à 20h30, heure à laquelle s’arrêtent tous les bus de “رحلات الیوم الواحد ” (voyages d’un jour). Ils seront suivis par d’autres vacanciers venus profiter de la fraîcheur de la nuit, et cela, jusqu’à l’aube. Ainsi s’enchaînent les vas et vient sur les plages de la ville d’Alexandrie, ville qui ne dort jamais pendant l’été. (Figure 2)

                                                                          Figure 2 : Plage al maamoura

À cette affluence est venu s’ajouter l’engouement autour de la CAN (Coupe d’Afrique des Nations). Lors des matchs de l’Égypte le pays été complètement immobilisé, les cafés pleins à craquer, klaxons et sifflets retentissent dans les rues. Finalement, la défaite de l’Égypte le 6 juillet face à l’Afrique du Sud, a retenti comme un coup de tonnerre dans le pays éliminant définitivement l’Égypte de sa coupe.

                                                                           Figure 3 : Photo d’un café local, Mancheya

Depuis notre dernier séjour à Alexandrie l’année dernière, la corniche a profondément changé. Il semblerait que des solutions aient tentés d’être apportées face au problème de la montée des eaux. En effet, des blocs de bétons (Figure 4) ont été aménagés sur une bonne partie de la corniche, permettant de protéger les habitants des fortes vagues et du débordement de la mer sur les terres. Cependant, ces aménagements ont également été accompagnés, d’une manière assez paradoxale, de nombreuses constructions de cafés et de clubs érigés sur la corniche même, et ce, au même niveau que celui de la mer. Nos recherches sur le terrain sont ainsi l’occasion de comprendre quelles sont les dynamiques qui ont permis d’aboutir à ce type de construction malgré la présence officielle d’une réglementation interdisant les constructions de bord de mer.

                                                                            Figure 4 : Constructions au niveau de la corniche, Bahri

Enfin, il a été intéressant dès notre arrivée de parler avec les habitants de la ville à propos des constructions et de constater une sensibilisation de la population assez inégale face à ce genre de problématiques environnementales qui nous interroge aussi sur la place du changement climatique et de la montée du niveau de la mer dans le quotidien et le tissus urbain d’Alexandrie. Nous tâcherons donc également de nous interroger sur la place de la société civile dans la reconfiguration de la fabrique urbaine d’Alexandrie à l’heure où urgence écologique et démographique constituent des inquiétudes et des challenges de taille pour la ville.

Team Alexandrie

Emma et Manon – La ville durable au Maroc : Zenata, premiers enseignements

Touché par une forte pression démographique, le Maroc a amorcé en 2004 le Programme des Villes Nouvelles. Ce dernier avait pour ambition de créer une quinzaine de villes d’ici 2020 permettant à terme, d’accueillir plus d’un million d’habitants. Cette stratégie de planification urbaine est à replacer dans un contexte plus global : celui d’une volonté politique et royale de lutter contre le fléau de l’habitat insalubre au Maroc. Cependant, le bilan enregistré révèle un décalage conséquent avec les ambitions initiales :  retards dans la construction de logements, d’équipements publics et d’infrastructures d’accès. Ces grands projets urbains n’ayant pas bénéficié d’une véritable réflexion en amont sont réduits à de grands projets résidentiels et peinent à devenir attractifs.

Face à ces dysfonctionnements, l’éco-cité Zenata souhaite marquer une véritable rupture avec ce programme. Pour pallier au problème d’attractivité, elle mise sur la mixité fonctionnelle pour attirer les premiers résidents. Elle commence par valoriser son territoire à travers la création de trois pôles “ locomotives” (santé, éducation, commerce), la création d’infrastructures d’accès et d’équipements de proximité.

 

 

 

 

 

Aussi, à travers la labellisation d’éco-cité, nous assistons à changement de paradigme dans la stratégie de planification urbaine, passant d’une logique de ville nouvelle à une logique de ville nouvelle durable. Effectivement, Zenata adopte une démarche d’éco-conception qui amorce une nouvelle manière de penser l’urbanisme. L’aménagement urbain prend en compte les trois piliers du développement durable. Pour réussir ce défi, la Société d’Aménagement de Zenata, créée par la Caisse de Dépôt et de Gestion du Maroc en 2006, a lancé une première phase de conception de six ans. Au travers d’appels d’offre, elle a bénéficié de l’expertise de nombreux bureaux d’études spécialisés lui permettant, à terme, d’acquérir une conception transversale et systémique de son projet d’aménagement. L’une des autres particularités du projet de l’éco-cité de Zenata est la prise en compte d’une des spécificités de son territoire : la présence de bidonvilles. Effectivement, le site est actuellement habité par une population d’environ 30 000 personnes dont 94% occupent le territoire de façon informelle. Contrairement aux autres projets de villes nouvelles où l’expropriation était majoritairement de vigueur, un Plan d’Action de Réinstallation (PAR) de ces populations est actuellement en cours. Ce PAR était l’une des conditions des bailleurs de fonds qui jouent un rôle majeur, autant dans le financement que dans le suivi du projet. Par l’appropriation des standards internationaux, la SAZ érige l’éco-cité Zenata en plateforme de test pour de nouvelles pratiques urbaines au Maroc.

Il s’agit toutefois de mettre en lumière certaines limites du projet, qui suscitent nos interrogations : la prospective, la gouvernance, la pratique. D’une part, le projet en toujours en phase de conception, et seulement au commencement de sa phase de réalisation. Ainsi, il nous est difficile de prendre du recul sur la durabilité du projet. D’autre part, se pose la question de la gouvernance de l’éco-cité Zenata puisque la commune de Aïn Herrouda manque de moyens humains comme financiers. De manière générale, nous avons pu constater que le développement urbain durable relève en majeure partie du pouvoir central : il est surtout impulsé dans une logique « top-down » d’imposition d’un modèle aux citoyens. Le manque de démocratisation de l’action publique est caractéristique de la gouvernance urbaine dans le pays. À Zenata, la concertation et la participation citoyennes dans le projet ne sont pas encore complètement effectifs. Enfin, si le développement urbain durable est amorcé dans la conception de la ville, il nous semble pertinent de questionner les usages futurs de l’éco-cité. Si le royaume s’est lancé dans le développement durable, la société marocaine est encore très peu sensibilisée aux enjeux environnementaux. De manière générale, « la ville marocaine n’est pas encore érigée en projet de société commun suffisamment démocratisé, partagé et approprié par ses citadins » (Conseil économique social et environnemental, 2017, 16). Ainsi, il s’agira de s’intéresser à l’accompagnement des citoyens dans l’usage de la ville durable, que ce soit par les pouvoirs publics, les acteurs privés ou la société civile.

Aussi, nous sommes amenées à appréhender la notion de transition dans le contexte local au sein duquel nous travaillons. De manière générale, au Maroc comme dans de nombreux pays arabes, force est de constater la « diffusion indéniable du développement durable […] concomitante d’une financiarisation et d’une privatisation croissantes des mécanismes de production de la ville […] d’autant que le néolibéralisme semble bien soluble dans un certain développement durable pratiqué par certains opérateurs, particulièrement du secteur privé » (Barthel et al., 2015, 28). Il semble alors nécessaire de redéfinir la notion de transition entendue par Rob Hopkins comme un véritable changement de modèle économique et social. Le Maroc est un pays à revenu intermédiaire à la recherche d’une croissance économique, que ce soit pour se renforcer au niveau national, ou bien se positionner à l’échelle continentale ou mondiale. Au niveau local, l’éco-cité Zenata est en grande partie destinée à la classe moyenne “émergente”, en réalité plutôt aisée. Tout de même, si elle demeure encore fragile, la construction d’un agenda national d’urbain durable témoigne d’un « changement amorcé dans les modes de production de la ville » (Barthel et al., 2015, 28). D’autant que, pour Rob Hopkins, le changement doit s’appréhender selon une approche « transthéorique » : il ne se produit pas d’un seul coup, mais se déroule par degrés ou par étapes. C’est le cas de l’éco-cité Zenata qui illustre la transition, au Maroc, d’un état à un autre : celle d’une stratégie de planification urbaine non durable à un modèle de développement urbain plus soucieux des enjeux de durabilité.


Bibliographie 

Barthel Pierre-Arnaud, Clerc Valérie, Philifert Pascale, La ville durable précipitée dans le monde arabe ; essai d’analyse généalogique et critique, Environnement Urbain, vol.7, 2013

Barthel Pierre-Arnaud, « L’exportation au Maroc de la « ville durable à la française », Métropolitiques, 2014

Conseil économique social et environnemental, Réussir la transition vers des villes durables, 2017

Harroud Tarik, Le programme des villes nouvelles au Maroc : rupture ou prolongement d’un urbanisme de rattrapage ?, Revue Internationale d’Urbanisme, juillet-décembre 2017

Hopkins Rob, Manuel de transition. De la dépendance au pétrole à la résilience locale, Montréal : Ecosociété, 2010,

Ministère de l’Habitat, de l’Urbanisme et de l’Aménagement de l’Espace, Villes nouvelles, villes satellites, Colloque journées d’études, le 14 et 15 décembre 2004, Rabat

 

 

 

Elise – De l’urbanisme tactique aux espaces publics comme supports de transition sociale et démocratique

Comme indiqué dans le billet précédent du blog, à l’occasion de notre immersion au sein de la mairie de Bucaramanga, nous nous demandons en quoi l’urbanisme tactique peut être support de transition. Après plusieurs semaines d’observation et de réflexions à Bucaramanga, nous proposons ici d’élargir le spectre de notre recherche et de parler plus globalement de la manière dont les espaces publics peuvent être supports de transition sociale et démocratique. Pour cela nous étudierons deux cas spécifiques : l’aménagement du “Parque Lineal Rio de Oro” et le projet d’urbanisme tactique “Carrera 20”. 

“Parque lineal Rio de Oro” : figure de proue d’une ville inclusive

Le projet du parque lineal Rio de Oro (littéralement parc linéaire du fleuve d’or) est situé à l’extrême nord de la ville, dans une zone intitulée “Ciudad Jardin-Ciudad Norte” (Ville jardin-ville du nord). Ciudad Jardin-Ciudad Norte est un territoire de 555 hectares, correspondant à 10% de la zone urbaine de la ville, où vivent 121 460 personnes, environ 23% de la population totale, avec une densité de 218 habitants par hectare. Le territoire de Ciudad Jardin-Ciudad Norte est topographiquement complexe (fortes pentes, confluence de deux fleuves, une ravine qui brise le territoire en deux).

 

Historiquement, le nord de la ville est le territoire où s’installent les personnes les plus pauvres et vulnérables. Ainsi, les habitants de Ciudad Jardin-Ciudad Norte sont principalement issus des exodes ruraux, des déplacements causés par différentes violences et catastrophes naturelles. Plus de la moitié des logements de cette zone ont été construits sans planification et sans suivre des règles d’urbanisme. Les quartiers formés par ce type de logements sont nommés “hacínamiento”, que l’on traduira ici par le terme ‘’bidonvilles’’.

 

À Ciudad Norte Ciudad Jardín et d’après le POT (équivalent du PLU) il n’existait avant le parque lineal que très peu d’espaces pouvant être qualifiés comme publics : 3,21 m² par habitant (l’OMS recommande 15 m² par habitant). Seulement 26% étant en bon état, 40% en état normal et 34% en mauvaises conditions.

 

 

Aussi, le PIZ, document de planification spécifique à cette zone nord et écrit durant le mandat actuel du maire, explique que la situation actuelle du quartier est issue d’un processus administratif d’”invisibilisation de ce territoire menée avec la complaisance de l’Etat, le consentement d’une grande partie de la classe politique et le travail des spéculateurs”. La construction du parque lineal revêt ainsi une dimension politique forte, elle est la figure de proue d’une réhabilitation globale de la zone Nord par la municipalité actuelle.

 

Carrera 20 : les premières livraisons d’un urbanisme à l’essai

Le projet de la Carrera 20 – littéralement vingtième avenue – est un projet de piétonnisation d’une rue du centre-ville : le choix a été fait d’intervenir sur cette rue car “ce n’est pas une des routes principales de Bucaramanga mais elle sert d’itinéraire alternatif pour ne pas saturer les routes principales”. Actuellement au début de la phase 3, le projet a d’abord constitué en l’installation de mobilier de récupération et de peinture au sol afin de piétonniser une des deux voies de circulation sur cette rue. Ensuite, ce mobilier a été remplacé par du mobilier plus pérenne et la peinture a été refaite pour être plus visible. Aujourd’hui, après plusieurs mois de test, le projet devient permanent par la mise à niveau du trottoir et l’installation d’autre mobilier urbain (tables, chaises, parasols…). Au début, “le projet était basé sur le principe que la Carrera 20 ne fonctionnait que sur une voie pour la circulation routière parce que sur les autres étaient garées des véhicules presque en permanence. Sur cette base, on a décidé de transformer cette voie de stationnement pour l’accorder aux piétons et on a créé des zones de détente pour les passants”. 

 Des projets urbains qui provoquent des changements sociaux

La rénovation des espaces publics avec les méthodes décrites plus hautes s’inscrit dans un contexte démocratique spécifique : “la participation citoyenne dans les décisions politico-administratives, depuis la construction sociale du territoire jusqu’aux espaces publics, permettent la visibilisation des relations de dominations et/ou d’appropriation, des intérêts, et des représentations en jeu”. Ainsi, les projets d’urbanisme tactique, tout comme le projet du parque lineal, sont tous deux des symboles d’une volonté de provoquer un changement social porté par la municipalité actuelle. En effet, ces deux projets ont émergé lors du mandat du maire actuel, Rodolfo Hernandez, figure politique locale controversée. R. Hernandez a fait sa carrière privée en tant qu’ingénieur, et sa position économique lui a permis de promouvoir ses idéaux politiques entre les réseaux de journalisme et de communication. Ainsi, il a financé sa propre campagne en 2015 et a remporté en 2016 la mairie de Bucaramanga sans le soutien du système politique classique en Colombie. En tant que maire, Rodolfo Hernandez s’engage sur de nombreux sujets, notamments écologiques mais principalement contre la corruption en Colombie et à l’échelle de sa ville. La devise de son mandat à la mairie est “Construction sociale, Transparence et Dignité”. Ici, le maire et son équipe s’inscrivent dans une volonté forte de provoquer le changement social en luttant contre la corruption. 

Dans notre prochain et dernier article, nous tenterons de décrire plus précisément ce processus de changement en décrivant les méthodologies et les ambitions portées par la rénovation des espaces publics à Bucaramanga. Nous décrirons aussi les “après” projets, afin de connaître la réelle capacité des projets menés par l’Atelier à mobiliser les communautés et à avoir un impact sur la transition sociale et démocratique.


Source

1. Plan de Ordenamiento Territorial

2. Plan Integral Zonal Ciudad Norte Ciudad Jardín

3.  PIZ Plan Integral Zonal Ciudad Norte Ciudad Jardín, Alcaldia de Bucaramanga, p. 301

4. Carolina Moreno Kopp, architecte à l’Atelier d’architecture, entretien-itinéraire réalisé le 01/08/2019 – Traduit par l’auteure

5. Carolina Moreno Kopp, architecte à l’Atelier d’architecture, entretien-itinéraire réalisé le 01/08/2019 – Traduit par l’auteure

6. Synthèse du Plan Maestro de Espacio Público”, Alcaldía de Bucaramanga, Universidad Pontificia de Bucaramanga, 2018

Thomas et Mathilde… Sur les traces du JAL

Pour préparer notre séjour d’étude sur le « JAL » dans le Témiscouata (Québec – Bas-Saint-Laurent), cette expérience de développement alternatif, résolument communautaire et non dénué de réflexions sur l’environnement, nous avons décidé de nous rendre au Québec quelque temps avant notre mois d’enquête in situ dans le courant du mois de juin. Ce choix a été motivé par la volonté de s’imprégner un tant soit peu des réalités territoriales du Québec, et plus particulièrement de s’acculturer à ses contrées orientales, rencontrer ses habitants et éprouver ses modes de vie. Mais aussi, et ce malgré la proximité linguistique avec les québécois.e.s, il nous fallait palier à la distance physique qui nous séparai de matériaux indispensables à la bonne conduite de notre projet : archives, données statistiques et cartographiques, littératures généralistes et/ou spécialisées. Ainsi dans les lignes qui suivent nous proposons d’exposer la poursuite de nos recherches sur les traces du JAL d’hier à aujourd’hui. 

[11 au 16 juin] Premiers pas québécois 

Nous atterrissons dans la ville de Québec un peu avant minuit le 11 juin, et nous filons, sans tarder, rejoindre notre chambre au sein d’une résidence étudiante dans les enceintes de l’Université de Laval (UL). C’est dans ce vaste campus (180 hectares dont 64% d’espace naturel, 40 édifices, 43 000 étudiants) implanté dans la partie sud-est de la capitale provinciale que nous passons nos trois premières journées, avec aux alentours une nappe pavillonnaire particulièrement dense et étrangement parsemée de commerces de proximité et de petites zones d’activités commerciales. 

Ce court passage à Québec, nous a tout de même permis de poursuivre nos recherches bibliographiques, nous plongeant dans la littérature francophone québécoise pour affiner notre compréhension du sujet dans l’imposante bibliothèque de l’UL. Au fil de nos lectures, nous nous familiarisons avec l’architecture institutionnelle et juridique de l’aménagement du territoire au Québec, découvrons un champ foisonnant concernant le développement et l’aménagement régional, et enfin nous approfondissons nos connaissances sur l’expérience du JAL. Aussi, nous avons effectué notre « cueillette de données» (NDLR – collecte en bon chercheur québécois) en consultant les résultats des recensements de la province depuis 1971 jusqu’à nos jours et en s’attachant plus particulières aux localités du JAL, du Témiscouata et plus largement du Bas-Saint-Laurent. À ces différents niveaux, nous avons pu compiler des données démographiques, socio-économiques et en moindre mesure environnementale pour appréhender notre territoire d’étude. Par ailleurs, dans l’impressionnante bibliothèque nous nous sommes aussi plongés dans les fonds d’archives relatifs aux travaux du Bureau d’Aménagement de l’Est du Québec (BAEQ) entre 1963 et 1966. Éplucher minutieusement l’ensemble de l’œuvre du BAEQ fut chose fastidieuse, mais néanmoins instructive, nous donnant à voir sur 2 048 pages dactylographiées la complexité de l’esprit du développement régional québécois : alliant la théorie française des pôles de croissance à une certaine conception chrétienne du développement, conjugué à une volonté de faire participer les populations, et appuyé par des études économétriques rétrospectives et prospectives ainsi qu’une multitude de productions cartographiques. Il faut relever que cet épisode a profondément marqué l’historiographie, suscitant notamment de vives critiques et des controverses passionnées dans les deux décennies qui suivirent sa parution. En témoigne, quelques annotations d’un lecteur virulent dans les marges d’un des cahiers du BAEQ que nous avons consulté. 

Aujourd’hui, la légende noire du BAEQ tend à être revisitée sinon nuancée par des chercheurs qui y voient un des moments phare sinon charnière de l’histoire de l’aménagement du territoire québécois. Sur le fil de ces travaux préalables, nous avons rencontré deux enseignants chercheurs de l’UL : Guy Mercier (Doyen et professeur titulaire de la Faculté de foresterie, de géographie et de géomatique) et Francis Roy (Directeur et professeur titulaire du Département des sciences géomatiques). Avec ces derniers nous avons pu échanger à propos de nos réflexions et nos questionnements, et ils nous ont livré des références bibliographiques ainsi que des contacts pour la suite de notre séjour d’étude. Nous profitons tout de même de la fin de semaine pour découvrir le centre-ville et ses attraits : le Vieux-Québec, le quartier Saint-Roch, le musée des beaux-arts du Québec et les Plaines d’Abraham. Nous tenons aussi à goûter la fameuse poutine régulière (NDLR – pommes de terre frites, fromage en grains, sauce brune), et à vrai dire, cette tentative d’acculturation fut quelque peu pénible ! Cette mésaventure culinaire ne nous ôta pour autant le goût de cette ville, qui tente de conjuguer les charmes historiques québécois et la modernité truculente nord-américaine. 

                                                  Image 2 – Mosaïque du séjour à Québec

[16 au 24 juin] Rimouski en résumé et en acronyme: UQAR, GRIDEQ et le COD 

Le dimanche 16 juin en milieu d’après-midi, nous embarquons dans un car pour nous rendre à Rimouski, capitale régionale du Bas-Saint-Laurent. Cette ville côtière de 50 000 habitants, située à 300 kilomètres à l’Est de Québec en suivant la « Grande rivière », constitua la deuxième étape de notre séjour d’étude québécois. Nous posons nos bagages dans une auberge du centre-ville, pour arpenter la promenade sur le littoral, profiter d’un coucher de soleil et nous restaurer. Le lendemain nous partons avec nos bagages afin de nous rendre à La Coutumance, le pavillon partagé d’Anne, Catherine, Eloïse, Tom et Simon. Cinq affables colocataires qui vont nous accueillir durant ce séjour à Rimouski, et plus largement nous en apprendre long sur l’Est du Québec, le temps de repas ou autour d’un feu de bois. C’est donc dans une cave aménagée – lit, bureau, rangements, sanitaires – que nous aurons dorénavant notre QG. 

                                                  Image 3 – Mosaïque du séjour à Rimouski

Nos dix journées à Rimouski furent densément occupées. En premier lieu, nous nous sommes plongés dans la documentation de la bibliothèque de l’Université de Québec À Rismouki (UQAR) ainsi que dans le centre de documentation du Groupe de Recherche Interdisciplinaire en Développement, de l’Est du Québec (GRIDEQ). De la sorte nous avons pu mettre un terme à nos recherches bibliographiques, en ayant accès à diverses productions scientifiques relatives au JAL d’hier à aujourd’hui. Quant à nos recherches d’archives, nous avons poursuivi nos investigations dans le fonds d’archive régional de l’UQAR ainsi que le Centre d’archives et de recherche sur la ruralité Gilles-Roy dans le Centre de mise en valeur des Opérations Dignités (COD) dans le village d’Esprit-Saint. Ainsi nous avons consulté de nombreux documents relatifs aux JAL des années 1970 à nos jours : les bulletins d’information locaux (Le Jalois), des documents administratifs d’organismes coopératifs émanant du JAL ainsi que des comptes rendus de réunion et manifestation de cette expérience communautaire et alternative dans une campagne en décroissance. Plus d’une cinquantaine de pièces d’archive ont été compilées, traitées et analysées ; nous permettant de porter un regard critique et contextualisé sur le JAL (Cf. Image 4). 

                                             Image 4 – Extrait d’archives collectées relatives au JAL 

Parallèlement, nous avons rencontré des chercheurs travaillant sur le JAL ou sur des thématiques similaires au sein du GRIDEQ. Nous avons réalisé et enregistré des entretiens exploratoires avec Abigail Rezelman (Agente de recherche et coordinatrice du GRIDEQ) et Majella Simard (Professeur associé au GRIDEQ), mais aussi, nous avons eu la chance de rencontrer Martin Gagnon, doctorant à l’UQAR travaillant sur les territoires marginalisés de l’Est du Québec. Ce dernier, acteur notable du mouvement coopérativiste rural dans le dernier quart du XXème siècle, profite aujourd’hui de sa retraite pour mener des recherches académiques, et nous a beaucoup apporté : outre ses connaissances sensibles et vécues des réalités territoriales de l’Est du Québec, il nous a mis en contact avec diverses personnes ressources et nous a permis d’accéder à des fonds d’archive. De plus, nous avons continué notre préparation de terrain, en posant et préparant des rendez-vous avec des élus municipaux, des techniciens intercommunaux, des responsables de coopératives ainsi que des entrepreneurs locaux. 

En fin de semaine nous nous sommes rendus au parc national du Bic situé dans l’estuaire maritime du Saint- Laurent, à 22 kilomètres de la ville de Rimouski. Ce parc géré par la société des établissements de plein air du Québec (SÉPAQ) a été créé en 1984 et est particulièrement apprécié des locaux et des touristes, accueillant chaque année environ 175 000 personnes. Durant la visite de ce parc national nous avons été particulièrement marqués par la richesse du milieu naturel : en autres les monts boisés, les marées salées et les grèves aux sables gris. Puis, nous avons accompagné Martin Gagnon dans le village d’Esprit-Saint afin d’y découvrir le COD, un musée sur le mouvement social qui a pris corps dans l’Est du Québec au début des années 1970. 

Aujourd’hui, en ce lundi 24 juin, nous profitons du jour férié en l’honneur de la fête du Québec pour rédiger ces lignes, demain nous partons pour le Témiscouata dans le but de rencontrer les acteurs du territoire jallois. 

Lucas et Clément – A la découverte de l’agriculture urbaine et périurbaine de la municipalité de São Paulo : le programme ‘Ligue os Pontos”

En imaginant la ville de São Paulo , vous penserez sans doute de prime abord à un océan métropolitain fait de béton et s’étendant à perte de vue. Pourtant, cette mégalopole située au Sud-Est du Brésil, dans l’Etat du même nom, se compose de près d’ un tiers de territoires ruraux et plus de 400 unités de productions agricoles (UPA), principalement dans la zone Sud de la municipalité de São Paulo (voir carte ci-dessous). A la suite d’une intense mobilisation des agriculteurs, la réforme en 2014 du Plan Directeur de la de la région métropolitaine (RMSP) a permis d’intégrer ces zones d’agriculture urbaine et péri-urbaine à la réflexion territoriale des aménageurs paulistanos . S’ensuit ainsi depuis 2014 un ensemble de politiques publiques visant à la connection des unités agricoles urbaines et périurbaines au reste du tissu  métropolitain , compris alors comme un écosystème complexe aux flux métaboliques circulaires.

Carte de la municipalité de São Paulo, en vert les territoires définis comme “ruraux” par le Plan Directeur de 2014, et en noir les unités de production agricoles. (Source : Secrétariat Municipal du Travail de la Municipalité de São Paulo)

Ces politiques se réunissent sous le programme “Ligue os Pontos” ( trad: “lier les points” ), mis en place dès 2014 et pour lequel le maire de l’époque, Fernando Haddad (Parti des Travailleurs, PT) remporte en 2016 le prix Mayors Challenge de la Fondation philanthropique Bloomberg, lui valant la même année sa nomination comme “meilleur maire du monde”. Le programme “Ligue os Pontos” suit alors trois lignes directrices: (1) encourager la production agricole urbaine selon une démarche de développement durable dans les territoires ruraux, de manière à (2) lutter contre l’étalement urbain massif et incontrôlé en périphérie de la municipalité, ainsi que (3) garantir sa sécurité alimentaire et même hydrique (de par la proximité des réserves d’eau situées au Sud de São Paulo). Il s’agit, en somme, d’un large programme, ambitieux et à l’abordage compréhensif et tourné vers un modèle durable, résilient et circulaire de développement urbain pour la municipalité de São Paulo.

M. Haddad et M. Bloomberg durant la cérémonie de remise du prix Mayors Challenge en 2016. (Source : Secrétariat Municipal de Communication de la Municipalité de São Paulo.)

Concrètement, “Ligue os Pontos” a aidé les unités de production agricole de la municipalité, majoritairement de type familiale, à s’organiser sous forme de réseaux de coopératives disposant de ressources communautaires (camions, outils, composts récupérant les déchets organiques des établissements scolaires et publics, etc.). La plus importante coopérative (sur laquelle nous nous concentrerons) est celle de COOPERAPAS dans le district de Parelheiros, au Sud de la municipalité de São Paulo. La Mairie crée ainsi une plateforme digitale de mise en relation des particuliers et des grossistes avec les coopératives tout au long de la chaîne de valeur des produits alimentaires (les cantines des écoles publiques constituant d’ailleurs une demande importante de ce réseau). Pour ce faire, un long processus de cartographie  participative et recensement des unités de production est entamé, alors même que les territoires ruraux de la municipalité ne disposent que de très peu de données les concernant. L’objectif est ainsi de désenclaver les territoires ruraux, tant sur le plan urbain que sur le plan des ressources dont dispose la Mairie pour produire des  politiques publiques adaptées à chaque territoire.

Agriculteur soutenu par “Ligue os Pontos”. (Source : www.gestaourbana.prefeitura.sp.gov.br)

Nous partons donc pour plus d’un mois d’étude de terrain à São Paulo avec pour objectif d’ évaluer la soutenabilité, efficacité et possible reproduction du modèle d’agriculture urbaine proposé par “Ligue os Pontos”. Nous avons préparé notre voyage en identifiant les acteurs clés du programme à interroger, de manière à réunir le plus de perspectives différentes possible, notamment celles des responsables municipaux du projet, des coopératives, des agriculteurs, des militants écologiques ainsi que des consommateurs lambdas. Ces acteurs seront notre point d’entrée pour nos  observations ethnographiques, que nous envisageons à chaque étape de la chaîne de valeur des produits agricoles (dans les champs des UPA, au sein des coopératives, et également auprès des marchés organiques et solidaires en centre-ville, etc.).

Formation à l’agriculture biologique fournie par les membres de “Ligue os Pontos” aux agriculteurs participants (Source : www.prefeitura.sp.gov.br)

Enfin, nous souhaitons construire notre problématique définitive au gré des études de terrain, mais nous ne partons pas sans quelques hypothèses préalables pour autant. En effet, de nombreux enjeux émergent à l’étude approfondie de “Ligue os Pontos”, vis-à-vis notamment de la complexité du modèle de gouvernance d’une politique intersectionnelle et aux multiples échelles, ainsi que de la fragile continuité d’un programme qui cherche encore sa stabilité financière et politique dans un contexte de radicaux changements de gouvernement aux niveaux fédéral et municipal. Sans compter que São Paulo reste une métropole globalement peu portée sur les questions de transition écologique, “Ligue os Pontos” apparaissant plus comme une exception parmi les pratiques développementalistes et néolibérales de la Ville. Il semblerait d’ailleurs que la philosophie initiale du programme ait eu à s’adapter aux nouvelles rhétoriques des administrations qui suivirent celle de Haddad, plaçant désormais l’accent sur l’innovation technologique et l’entrepreneuriat agricole plutôt que sur la transition écologique urbaine. Ce sont ces points de tension que nous approfondirons au cours de notre recherche, qui débutera dès le 8 juillet !

Pour en savoir plus sur le projet “Ligue os Pontos”:

https://www.youtube.com/channel/UCriPFJff4d9tHljv8u5mmLQ/videos

https://gestaourbana.prefeitura.sp.gov.br/zona-rural/ligue-os-pontos/

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Brittany et Maria – Urban Agriculture in Quito

As the world’s population rises and concentrates in the major global employment centers, policymakers need to consider what the most effective strategies are to feed urban residents. The issue is particularly pressing for Ecuador. The country produces enough food for all citizens, but it is especially difficult for the poorest groups to access it (Dubbeling & Rodríguez Dueñas, 2017). Some support the idea that increasing urbanization demands the creation of more balanced rural-urban links in order to ensure a stable food supply to urban citizens, especially poor residents that are more likely to suffer from increased prices on imported food items (Cohen & Garrett, 2010). In line with this, for the last twenty years, Quito has turned to metropolitan agricultural programs as key to reduce poverty and boost economic development. Forms of urban agriculture are already widespread amongst indigenous communities living in Quito’s peripheral areas, but they are often not recognized by the municipality (Anguelovski, 2009).

Since 2008, Quito’s efforts to encourage small-scale food production have also been supported by institutional and regulatory changes engendered by the philosophy of buen vivir. Yet the scope of urban agriculture initiatives in the metropolitan area remains limited compared to the issues the new constitution brought to the fore. Therefore, the project to be undertaken in Quito examines the impact of indigenous claims in urban agriculture programs in the context of the constitutional changes that took place in Ecuador in 2008. The translation of indigenous rights into urban policies has only been a partially successful process. In fact, not all members of the coalition that at the policy-making stage pushed for the inclusion of buen vivir in the constitution participated to the implementation stage. At the local level, those same NGOs that had adopted at the national-level a ‘peasantist’ discourse, partnered with pro-business municipal organizations to see their priorities accomplished. As a result, whilst food sovereignty principles were easily incorporated in existing projects, such as the urban agriculture initiative AGRUPAR, land reform issues were neglected by the municipality.

Throughout the fieldwork research period, this project will attempt to explain, through firsthand observation of Quito’s spatial manifestations of sustainable transition rhetoric, what elements contribute to the partial realization of its ostensible policy goals. Therefore, our primary and secondary guiding research questions are as follows: To what extent are the stated priorities of Quito’s government (concerning sustainable food systems and equal access to ‘buen vivir’) reflected in the actual use of space in the metropolitan region? (The term ‘use of space’ refers to the function of land designated for cultivation by indigenous or marginalized groups and vice versa—land designated for agricultural use but occupied by informal settlers displaced by prohibitive cost of living expenses in the city center, thereby contributing to urban sprawl.) Implicit in this question is an investigation of governance, as well—what combinations of coordination and implementation hurdles are producing these disparities?

Secondly, the project’s fieldwork research will address the spatial layout of Quito’s supply chains asking how local agricultural practices are reflected in these chains. For example, as only certain populations are included in opportunities to sell their produce at AGRUPAR-sponsored venues such as ‘bio-fairs’ and to supermarket intermediaries, what criteria of exclusion are suggested in the reflection of farm-to-supply chain relationships? Additionally, this question seeks to understand what elements of ‘sustainable transition’ (economic, social, or otherwise) are prioritized over the full inclusion of indigenous and socioeconomically disadvantaged residents in these supply chains.

Our fieldwork research, grounded in this year’s theme of Urgences démographiques et écologiques, will begin in mid-June in Quito. As climate change and shifting urban demographic pressures induce conditions which press most heavily upon disadvantaged segments of the population, Ecuador’s pursuit of food sovereignty and rights to the self-production of food will prove paramount.

Works Cited

Isabelle Anguelovski (2009) Building the Resilience of Vulnerable Communities in Quito: Adapting local food systems to climate change, Urban Agriculture magazine, 22:1, 25-26.

Marc J. Cohen & James L. Garrett (2010) The food price crisis and urban food (in)security, Environment & Urbanization, 22:2, 467- 482.

Marielle Dubbeling & Alexandra Rodríguez Dueñas (2017) A Metropolitan Agriculture Programme for the Promotion of Integrated Territorial Planning. In Marielle Dubbeling, Camelia Bucatariu, Guido Santini, Carmen Vogt & Katrin Eisenbeiß (Eds.), City Region Food Systems and Food Waste Management. Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, Eschborn, Germany.