Interview de Laura Zimmerman, le quartier de la Macarena à Bogota

Sandy Kumar, membre de notre CA, a rencontré notre contact local Laura Zimmerman à Bogota. Retour sur cette balade urbaine dans le quartier de la Macarena, localisé entre l’université de Macarena, celle de Mayor de Cundinamarca et le parc de l’Indépendance. Ce quartier est un peu enclavé, et accessible facilement en voiture. l’autoroute et un echangeur dessinent une frontière physique pour un cheminement en mode doux. Anciennement quartier ouvrier, il est  marqué par de nombreux contrastes et caractérisé par des facettes éclectiques

Peux-tu nous présenter ton parcours ?

Après mes études à Sciences-Po Paris et le double master en Stratégies Urbaines et Territoriales avec la London School of Economics, j’ai décidé de débuter ma vie professionnelle à Bogotá en Colombie. Un échange universitaire quelques années plus tôt à la UNAM à Mexico City m’avait définitivement intéressée aux problématiques des villes latino-américaines, en particulier liées à l’aménagement du territoire et à l’accès (souvent informel) au logement.

Une fois sur place, j’ai rapidement décroché une opportunité dans une ONG colombienne spécialisée dans les projets d’habitat pour populations à bas revenus et/ou déplacées. Quelques années plus tard, j’ai décidé de devenir consultante indépendante. Les contrats ponctuels avec ONGs locales, institutions internationales (ONU-Habitat), cabinets d’urbanistes et universités m’ont permis d’allier théorie et pratique et de garder un pied dans le monde académique. En parallèle de cours à l’université, je travaille actuellement pour la Mairie de Bogotá sur un programme d’échange de bonnes pratiques internationales, et suis par ailleurs responsable de la concertation du nouveau plan de récupération du centre historique avec les différents acteurs publics, privés et de la société civile.

Comment peux-tu qualifier la ville de Bogota au vu de son histoire?

Bogotá est une ville complexe, qui demande du temps pour l’apprivoiser et apprendre à l’aimer. Comme toute capitale, Bogota a été l’épicentre de l’histoire du pays, de la colonisation à l’indépendance, les multiples guerres civiles entre libéraux et conservateurs, ou encore le Bogotazo suite à l’assassinat du chef de l’opposition libérale en 1948, donnant lieu à un soulèvement populaire et la destruction partielle du centre historique. Les cinquante deux dernières années de conflit armé l’ont également profondément marquée, devenant la principale cible d’attentats en même temps que lieu d’accueil de milliers de personnes chassées des campagnes.

Bogota, surnommée l’Athènes d’Amérique du Sud à la fin du XIX siècle, est aussi la ville du premier aéroport de la région, de grands chantiers de l’urbanisme moderne, et de projets urbains qui ont inspiré nombre de villes du sud depuis le début des années 2000, comme son système de transport public Transmilenio, ses bibliothèques publiques, initiatives de culture citoyenne ou pistes cyclables. En résumé, Bogota est un paradoxe en perpétuel mouvement, une ville aux multiples visages. Si elle s’ouvre aujourd’hui au monde et au boom des investissements étrangers, la capitale colombienne reste marquée par de profondes inégalités socio-spatiales et fait face à de nombreux défis dans le contexte de la construction d’une paix durable.

Quelles sont les dynamiques récentes de la ville ?

J’en nommerais cinq:

Centre vs périphérie. Ces dernières années, un des principaux axes du débat politique a été celui de savoir si continuer à étaler la ville ou promouvoir la densité urbaine. Cette question touche à de nombreuses problématiques structurelles de Bogota, comme l’urbanisation informelle en périphérie qui reprends de la vigueur depuis les années 1990, aux cotés de nouveaux projets de logement social subventionnés par l’Etat à la recherche de foncier à bas coût. Si bien les maires ont alterné les décisions en la matière, cette situation reflète surtout un pays où la possession de la terre est un gage de réussite et de sécurité, et où les pouvoirs publics sont soumis aux intérêts des promoteurs immobiliers.

Ségrégation vs mixité sociale. Intimement liée à la précédente, la ségrégation socio-spatiale, qui autrefois divisait la ville entre le Nord et le Sud, connaît aujourd’hui des manifestations plus subtiles à l’échelle de quartiers, entrouvrant la possibilité d’une mixité sociale. Cependant, ce phénomène de « retour » des classes moyennes-supérieures à certaines zones centrales (souvent en locatif), ou de migration vers la périphérie populaire en accédant à la propriété, est d’abord le résultat de la spéculation immobilière. D’importants instruments de gestion urbaine et sociale seront nécessaires pour permettre aux populations à bas revenus de rester et/ou bénéficier de ces nouvelles stratégies résidentielles.

Insécurité. Bien que les chiffres s’améliorent, le sentiment d’insécurité tend à croitre. Les conditions de l’espace public jouent là un rôle important ; vendeurs ambulants difficile de contrôler, micro-trafic, mauvaise illumination et abandon de certains quartiers par les pouvoirs publics sont des facteurs clés souvent délaissés par les municipalités concentrées sur de grands projets. La solution fait débat, dans un pays rongé par la peur des groupes armées, et par défaut de l’autre, la sécurité passe souvent avant la liberté et l’égalité. En conséquence, le renforcement de la présence policière est généralement choisi, bien que d’autres alternatives à explorer émergent en vue du post-conflit.

Mobilité. La mobilité est un autre grand chantier de la capitale. Internationalement reconnue comme pionnière du système de bus articulés en site propre, Transmilenio est aujourd’hui saturé, vétuste et en crise financière. La ville tente aujourd’hui de construire sa première ligne de métro aérien qui traversera une partie de l’aire urbaine de l’ouest au nord, ainsi qu’un metrocable pour faciliter l’accès aux quartiers populaires situés sur les hauteurs du sud-ouest de la ville. Ces tentatives ont pour but d’offrir une alternative rapide et sure aux automobilistes qui sont de plus en plus nombreux du fait de l’augmentation des classes moyennes, tout en faisant échos aux impératifs de protection de l’environnement.

Intégration métropolitaine. Peut être l’aspect le plus important, l’intégration métropolitaine rêvée depuis des décennies souffre des aléas de la politique. Les besoins de la capitale en eau, la planification de réseaux de transports à l’échelle de l’agglomération et la localisation de nouveaux parcs de logements et d’industries en périphérie sont les principaux éléments qui prêchent en faveur d’un rapprochement des communes voisines de Bogota. Comme ailleurs, les questions liées au financement ralentissent des négociations pourtant inévitables dans le court moyen terme.

Quelle est ta ville de référence ? ou préférée ?

Je ne crois pas en avoir. J’aime en général les villes ou quartiers « inachevés », en mouvement, qui nous poussent à observer, comprendre et créer. J’aime la diversité, les mélanges qui parfois se rapprochent plus du chaos mais possèdent leur propre mode de fonctionnement. J’aime être confrontée aux différences, et suis plutôt attirée par des villes cosmopolites, vibrantes. Peut être un mélange de la « ville méditerranéenne » qui sait « vivre dehors » et de la « ville latino-américaine » avec son tourbillon permanent.