Lucas et Clément – A la découverte de l’agriculture urbaine et périurbaine de la municipalité de São Paulo : le programme ‘Ligue os Pontos”

En imaginant la ville de São Paulo , vous penserez sans doute de prime abord à un océan métropolitain fait de béton et s’étendant à perte de vue. Pourtant, cette mégalopole située au Sud-Est du Brésil, dans l’Etat du même nom, se compose de près d’ un tiers de territoires ruraux et plus de 400 unités de productions agricoles (UPA), principalement dans la zone Sud de la municipalité de São Paulo (voir carte ci-dessous). A la suite d’une intense mobilisation des agriculteurs, la réforme en 2014 du Plan Directeur de la de la région métropolitaine (RMSP) a permis d’intégrer ces zones d’agriculture urbaine et péri-urbaine à la réflexion territoriale des aménageurs paulistanos . S’ensuit ainsi depuis 2014 un ensemble de politiques publiques visant à la connection des unités agricoles urbaines et périurbaines au reste du tissu  métropolitain , compris alors comme un écosystème complexe aux flux métaboliques circulaires.

Carte de la municipalité de São Paulo, en vert les territoires définis comme “ruraux” par le Plan Directeur de 2014, et en noir les unités de production agricoles. (Source : Secrétariat Municipal du Travail de la Municipalité de São Paulo)

Ces politiques se réunissent sous le programme “Ligue os Pontos” ( trad: “lier les points” ), mis en place dès 2014 et pour lequel le maire de l’époque, Fernando Haddad (Parti des Travailleurs, PT) remporte en 2016 le prix Mayors Challenge de la Fondation philanthropique Bloomberg, lui valant la même année sa nomination comme “meilleur maire du monde”. Le programme “Ligue os Pontos” suit alors trois lignes directrices: (1) encourager la production agricole urbaine selon une démarche de développement durable dans les territoires ruraux, de manière à (2) lutter contre l’étalement urbain massif et incontrôlé en périphérie de la municipalité, ainsi que (3) garantir sa sécurité alimentaire et même hydrique (de par la proximité des réserves d’eau situées au Sud de São Paulo). Il s’agit, en somme, d’un large programme, ambitieux et à l’abordage compréhensif et tourné vers un modèle durable, résilient et circulaire de développement urbain pour la municipalité de São Paulo.

M. Haddad et M. Bloomberg durant la cérémonie de remise du prix Mayors Challenge en 2016. (Source : Secrétariat Municipal de Communication de la Municipalité de São Paulo.)

Concrètement, “Ligue os Pontos” a aidé les unités de production agricole de la municipalité, majoritairement de type familiale, à s’organiser sous forme de réseaux de coopératives disposant de ressources communautaires (camions, outils, composts récupérant les déchets organiques des établissements scolaires et publics, etc.). La plus importante coopérative (sur laquelle nous nous concentrerons) est celle de COOPERAPAS dans le district de Parelheiros, au Sud de la municipalité de São Paulo. La Mairie crée ainsi une plateforme digitale de mise en relation des particuliers et des grossistes avec les coopératives tout au long de la chaîne de valeur des produits alimentaires (les cantines des écoles publiques constituant d’ailleurs une demande importante de ce réseau). Pour ce faire, un long processus de cartographie  participative et recensement des unités de production est entamé, alors même que les territoires ruraux de la municipalité ne disposent que de très peu de données les concernant. L’objectif est ainsi de désenclaver les territoires ruraux, tant sur le plan urbain que sur le plan des ressources dont dispose la Mairie pour produire des  politiques publiques adaptées à chaque territoire.

Agriculteur soutenu par “Ligue os Pontos”. (Source : www.gestaourbana.prefeitura.sp.gov.br)

Nous partons donc pour plus d’un mois d’étude de terrain à São Paulo avec pour objectif d’ évaluer la soutenabilité, efficacité et possible reproduction du modèle d’agriculture urbaine proposé par “Ligue os Pontos”. Nous avons préparé notre voyage en identifiant les acteurs clés du programme à interroger, de manière à réunir le plus de perspectives différentes possible, notamment celles des responsables municipaux du projet, des coopératives, des agriculteurs, des militants écologiques ainsi que des consommateurs lambdas. Ces acteurs seront notre point d’entrée pour nos  observations ethnographiques, que nous envisageons à chaque étape de la chaîne de valeur des produits agricoles (dans les champs des UPA, au sein des coopératives, et également auprès des marchés organiques et solidaires en centre-ville, etc.).

Formation à l’agriculture biologique fournie par les membres de “Ligue os Pontos” aux agriculteurs participants (Source : www.prefeitura.sp.gov.br)

Enfin, nous souhaitons construire notre problématique définitive au gré des études de terrain, mais nous ne partons pas sans quelques hypothèses préalables pour autant. En effet, de nombreux enjeux émergent à l’étude approfondie de “Ligue os Pontos”, vis-à-vis notamment de la complexité du modèle de gouvernance d’une politique intersectionnelle et aux multiples échelles, ainsi que de la fragile continuité d’un programme qui cherche encore sa stabilité financière et politique dans un contexte de radicaux changements de gouvernement aux niveaux fédéral et municipal. Sans compter que São Paulo reste une métropole globalement peu portée sur les questions de transition écologique, “Ligue os Pontos” apparaissant plus comme une exception parmi les pratiques développementalistes et néolibérales de la Ville. Il semblerait d’ailleurs que la philosophie initiale du programme ait eu à s’adapter aux nouvelles rhétoriques des administrations qui suivirent celle de Haddad, plaçant désormais l’accent sur l’innovation technologique et l’entrepreneuriat agricole plutôt que sur la transition écologique urbaine. Ce sont ces points de tension que nous approfondirons au cours de notre recherche, qui débutera dès le 8 juillet !

Pour en savoir plus sur le projet “Ligue os Pontos”:

https://www.youtube.com/channel/UCriPFJff4d9tHljv8u5mmLQ/videos

https://gestaourbana.prefeitura.sp.gov.br/zona-rural/ligue-os-pontos/

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Brittany et Maria – Urban Agriculture in Quito

As the world’s population rises and concentrates in the major global employment centers, policymakers need to consider what the most effective strategies are to feed urban residents. The issue is particularly pressing for Ecuador. The country produces enough food for all citizens, but it is especially difficult for the poorest groups to access it (Dubbeling & Rodríguez Dueñas, 2017). Some support the idea that increasing urbanization demands the creation of more balanced rural-urban links in order to ensure a stable food supply to urban citizens, especially poor residents that are more likely to suffer from increased prices on imported food items (Cohen & Garrett, 2010). In line with this, for the last twenty years, Quito has turned to metropolitan agricultural programs as key to reduce poverty and boost economic development. Forms of urban agriculture are already widespread amongst indigenous communities living in Quito’s peripheral areas, but they are often not recognized by the municipality (Anguelovski, 2009).

Since 2008, Quito’s efforts to encourage small-scale food production have also been supported by institutional and regulatory changes engendered by the philosophy of buen vivir. Yet the scope of urban agriculture initiatives in the metropolitan area remains limited compared to the issues the new constitution brought to the fore. Therefore, the project to be undertaken in Quito examines the impact of indigenous claims in urban agriculture programs in the context of the constitutional changes that took place in Ecuador in 2008. The translation of indigenous rights into urban policies has only been a partially successful process. In fact, not all members of the coalition that at the policy-making stage pushed for the inclusion of buen vivir in the constitution participated to the implementation stage. At the local level, those same NGOs that had adopted at the national-level a ‘peasantist’ discourse, partnered with pro-business municipal organizations to see their priorities accomplished. As a result, whilst food sovereignty principles were easily incorporated in existing projects, such as the urban agriculture initiative AGRUPAR, land reform issues were neglected by the municipality.

Throughout the fieldwork research period, this project will attempt to explain, through firsthand observation of Quito’s spatial manifestations of sustainable transition rhetoric, what elements contribute to the partial realization of its ostensible policy goals. Therefore, our primary and secondary guiding research questions are as follows: To what extent are the stated priorities of Quito’s government (concerning sustainable food systems and equal access to ‘buen vivir’) reflected in the actual use of space in the metropolitan region? (The term ‘use of space’ refers to the function of land designated for cultivation by indigenous or marginalized groups and vice versa—land designated for agricultural use but occupied by informal settlers displaced by prohibitive cost of living expenses in the city center, thereby contributing to urban sprawl.) Implicit in this question is an investigation of governance, as well—what combinations of coordination and implementation hurdles are producing these disparities?

Secondly, the project’s fieldwork research will address the spatial layout of Quito’s supply chains asking how local agricultural practices are reflected in these chains. For example, as only certain populations are included in opportunities to sell their produce at AGRUPAR-sponsored venues such as ‘bio-fairs’ and to supermarket intermediaries, what criteria of exclusion are suggested in the reflection of farm-to-supply chain relationships? Additionally, this question seeks to understand what elements of ‘sustainable transition’ (economic, social, or otherwise) are prioritized over the full inclusion of indigenous and socioeconomically disadvantaged residents in these supply chains.

Our fieldwork research, grounded in this year’s theme of Urgences démographiques et écologiques, will begin in mid-June in Quito. As climate change and shifting urban demographic pressures induce conditions which press most heavily upon disadvantaged segments of the population, Ecuador’s pursuit of food sovereignty and rights to the self-production of food will prove paramount.

Works Cited

Isabelle Anguelovski (2009) Building the Resilience of Vulnerable Communities in Quito: Adapting local food systems to climate change, Urban Agriculture magazine, 22:1, 25-26.

Marc J. Cohen & James L. Garrett (2010) The food price crisis and urban food (in)security, Environment & Urbanization, 22:2, 467- 482.

Marielle Dubbeling & Alexandra Rodríguez Dueñas (2017) A Metropolitan Agriculture Programme for the Promotion of Integrated Territorial Planning. In Marielle Dubbeling, Camelia Bucatariu, Guido Santini, Carmen Vogt & Katrin Eisenbeiß (Eds.), City Region Food Systems and Food Waste Management. Deutsche Gesellschaft für Internationale Zusammenarbeit (GIZ) GmbH, Eschborn, Germany.

 

Alba et Chloé – Pression démographique, engagement écologique et contexte désertique : quel urbanisme de transition ? Le cas du Ksar de Tafilelt en Algérie

En 1982, la vallée du M’Zab est inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO, en tant que « source d’inspiration pour les urbanistes d’aujourd’hui ». Le site est identifié pour son caractère traditionnel préservé à travers le temps. Pourtant, depuis cette période, la figure de la vallée a considérablement évolué. Suite à l’indépendance du pays et à la découverte des hydrocarbures, la vallée a connu une forte croissance démographique et économique (Benyucef, 1986) menant à l’étalement des anciens Ksour au-delà des remparts. Dans un volontarisme étatique fort, le développement urbain et les modes de gouvernance locaux se sont éloignés du modèle traditionnel du Ksar (Adad, 2013). Les densités se sont intensifiées, le parpaing a remplacé la pierre, le plâtre et la chaux, les matériaux locaux. La concentration démographique à l’intérieur des anciens Ksour a incité les ménages à prospecter en dehors pour un logement, c’est-à-dire dans les nouveaux lotissements, allant de pair avec la « quête de liberté et d’anonymat » moderne (Adad, 2013, p.4).

Au tournant des années 1990, émerge l’idée de nouveaux Ksour pour désengorger la vallée et répondre au manque chronique de logements abordables. Le montage semble simple : comme un millénaire plus tôt, des Hommes choisissent un site vierge de 22,5ha, rocheux et pentu, pour répondre à l’urgence d’un lieu de vie. Ce foncier, domanial, est acquis par une fondation, Amidoul, pour une somme modique. En l’espace d’une dizaine d’années (de 1997 à 2006 environ) un nouveau Ksar d’une capacité d’accueil de 6 000 habitants (environ 1000 maisons) est érigé sur un monticule. La construction des maisons et la viabilisation est financée par la Fondation Amidoul, qui les cède ensuite à prix coûtant aux ménages (c’est-à-dire au prix de revient, sans profit), ce qui limite les références haussières des prix fonciers et immobiliers. L’État a également soutenu le projet, via son programme de financement du logement social participatif. Le Ksar reprend des préceptes ancestraux, mais pas uniquement : il les réinterprète. Les matériaux locaux, l’idéologie mozabite égalitariste et le réseau de sociabilités sont réactivés par des habitants dont le capital socio-économique est volontairement diversifié (fonctionnaires, petits commerçants). La voiture est admise dans l’enceinte du Ksar qui est traversé de voies carrossables. L’école coranique, les espaces de prière, le zoo et autres espaces communs ont remplacé la mosquée et le souk autrefois au coeur de l’organisation radio concentrique ksourienne.

Le Ksar de Tafilelt contraste avec l’environnement bâti actuel dans la vallée. En effet, la construction publique dans les années 2000 a contribué à modifier le visage de la vallée du M’Zab (Benachenhou, 2009 ; Benyucef, 1986). Plus largement, les investissements publics ont permis un rattrapage infrastructurel (Benachenhou, 2009) notamment dans le secteur hydraulique et électrique, permettant une croissance de l’agroalimentaire avec notamment une quasi autosuffisance dans le lait et ses produits dérivés. Les foyers ont massivement acquis des automobiles et des climatiseurs et diversifié leur consommation alimentaire, ce qui pose toutefois problème en termes écologiques.

Le Ksar de Tafilelt tire son originalité de son engagement écologique, au coeur de son fonctionnement. Chaque citoyen est considéré comme un acteur de la vie urbaine. Les futurs acquéreurs des maisons, sélectionnés sur la base de leurs revenus modérés et de leur motivation, ont dû apporter main forte pour la construction de la Cité : c’est le principe de la « touiza » (Bouali-Messahel, 2011). Par son principe même de création, la lutte contre l’étalement urbain et la compacité urbaine (CES = 1 sur le foncier résidentiel) (Chabi M., Dahli M.), on peut considérer que cette cité est écologique : le désengorgement du Ksar de Beni-Isguen limiterait la contribution du phénomène urbain au réchauffement climatique (Chabi M., Dahli M.). L’usage exclusif de matériaux locaux, qui sont par ailleurs d’excellents isolants (A. Nouh, 2018), a réduit les coûts de financements nécessaires. Aujourd’hui, la Cité apparaît comme un modèle exemplaire en termes de gestion des déchets et eaux usées, d’utilisation de l’énergie solaire, et d’éducation populaire aux enjeux écologiques : chaque habitant doit planter et entretenir trois arbres dans la ceinture verte qui entoure Tafilelt. Les écoliers apprennent à s’occuper des animaux et découvrent les espèces animales et végétales désertiques dans le parc de la Cité (vidéo BRUT, 2018). Par ailleurs, le système de ventilation est assuré par une orientation ingénieuse du bâti et de la trame viaire. La pénétration des rayonnements solaires est gérée par une protection qui recouvre la fenêtre mais garantit aussi un éclairage naturel. La végétation permet de réguler les îlots de chaleur (réduction de 1°C à 4°C en période chaude) (ibidem).

On peut s’interroger quand à la réplicabilité de l’architecture rénovée de Ksar Tafilelt, notamment dans le Saharien Algérien, afin de répondre à l’urgence démographique et écologique de la région. En effet, le Ksar de Tafilelt semble représenter un modèle de promotion immobilière privée non lucrative efficace, inclusif et économique. Dès lors, il semble représenter un relais pertinent de l’intervention publique, à même de dynamiser la construction privée et locale. Ces éléments soulèvent une problématique : En quoi l’architecture rénovée du Ksar de Tafilelt est-elle un modèle économique d’initiative privée répondant à l’urgence écologique et démographique dans le Sahara Algérien ?

Pour répondre à notre problématique, notre étude de terrain sera divisée en trois temps :
– La phase d’incubation, qui consistera à remplir un rapport d’étonnement, à noter nos premières impressions sur la vallée et le Ksar (environ 5 jours)
– La phase d’étude qui consistera à répondre à nos principaux axes de recherches, via des entretiens semi-directifs avec les acteurs locaux (notables, fonctionnaires, élus, architectes, habitants) et l’étude de plans urbains et la lecture de la littérature dite « grise » (plans de financements, etc.) (environ 15 jours)
– La phase prospective, qui sera d’une part une synthèse de notre étude, et d’autre part une ouverture vers de nouveaux terrains d’intérêt, notamment à Timimoune (environ 10 jours

Alba et Chloé

Iris et Lucie – Initiatives citoyennes face à la crise des déchets à Beyrouth, ébauche de nouveaux urbanismes de transition ?

3 ans après la crise des déchets de 2015, “au Liban la crise des déchets n’en finit pas” titre une vidéo qui fait le tour des médias.

Pour pallier au manque évident de réaction des pouvoirs publics concernant la gestion des déchets, des initiatives habitantes, associatives ou marchandes ont émergé. Or les déchets constituent un des enjeux les plus importants de la crise écologique en milieu urbain. La question se pose de façon pressante pour les côtes méditerranéennes, les plus urbanisées du monde, au coeur du phénomène de littoralisation (entre 78 et 106 millions d’habitants supplémentaires sont attendus au sud de la Méditerranée d’ici à 2030, selon le rapport Courteau du Sénat). Les activités humaines et l’urbanisation croissante font déjà de la Méditerranée la mer la plus polluée au monde. Une question de justice sociale s’ajoute à la question écologique : le modèle selon lequel la ville-centre exporte ses déchets vers des périphéries mal loties n’est plus tenable. Une reconfiguration de l’organisation et des espaces, ainsi que de la gouvernance urbaine, parait nécessaire.

Le littoral, transformé par endroit en décharge à ciel ouvert. (Source : diaspora.org)

Beyrouth regroupe l’ensemble de ces enjeux. Agglomération de 2, 5 millions d’habitants environ, soit la moitié de la population du pays, la ville illustre bien le phénomène de pression du milieu urbain sur le littoral. La crise de 2015 a révélé les limites de la gestion centralisée des déchets au Liban et les risques du choix de délégation des réseaux de services techniques du public au privé. L’Etat reconduit depuis des années le mandat d’exploitation de la gestion des déchets à Sukleen entreprise peu vertueuse à la fois par clientélisme et parce que la ville n’a aujourd’hui plus les compétences techniques pour reprendre la gestion de ses réseaux. Depuis 2015 pourtant, on observe la mise en place de nouveaux systèmes d’acteurs, plus locaux, plus souples. Habitants, associations, entreprises d’économie sociale et solidaire, les “petits acteurs” locaux ont réussi, globalement, à pallier les défaillances de l’Etat en matière de gestion des déchets dans leur zone d’action. Se pose à présent l’enjeu de l’extension et de la pérennisation de ces unités de gestion ultra-locales. Ces initiatives ne peuvent pas faire sans le soutien des acteurs institutionnels lesquels, en particulier les collectivités locales, ne peuvent plus faire sans l’appui de ces initiatives. L’enjeu est donc de réinterroger les échelles d’actions, les systèmes d’acteurs et les nouvelles scènes de négociation dans la fabrique de la ville. La question d’une reprise en main du politique par les habitants se pose également.

Ainsi, on peut se demander dans quelle mesure les initiatives nées lors de la crise des déchets de 2015 ont constitué un déclencheur d’une prise de conscience politique et environnementale des habitants et comment aujourd’hui ces initiatives peuvent entrer dans la fabrique de la ville en proposant de nouveaux modèles d’urbanisme de transition.

Un centre de tri de l’association arcenciel, (Source : arcenciel.org)

Pour répondre à ces questions plusieurs hypothèses ou pistes guideront notre réflexion. Tout d’abord, les initiatives habitantes semblent répondre à deux logiques différentes. Certaines initiatives sont de type associatif et recoupent des formes d’économie solidaire extrêmement locale. D’autres semblent plutôt prendre la forme d’une prise en main marchande par de petites entreprises du recyclage et de la gestion des déchets avec l’idée que le déchet constitue une ressource. De plus le lien entre les initiatives habitantes liées à la gestion des déchets avec les institutions devient de plus en plus important. En effet, un dialogue s’établit car les institutions, de plus en plus endettées y voient un moyen d’éviter une gestion coûteuse de ces réseaux. Enfin, la crise de 2015 et les mouvements habitants ou politiques qui ont suivi ont impulsé une dynamique et ont fait éclater au grand jour un problème qui renvoie directement à des préoccupations environnementales et sociales. Mais cette dynamique reste fragile. Dans un pays où la classe moyenne est relativement faible et où la population est marquée par les inégalités, on peut se demander à quel point la démarche du développement durable a trouvé un écho au sein de la population.

                

De nombreuses initiatives ont émergés après la crise au Liban et particulièrement dans la région urbaine de Beyrouth. (Source : personnelle)

Des entretiens semi-directifs seront menés avec une dizaine d’associations, d’entreprises, d’institutions. On tentera également de saisir le ressenti des habitants à travers des micros-trottoirs, de capter l’évolution des mentalités et des comportements vis-à-vis de ces questions et tout ce qui pourrait paraitre comme des signaux faibles d’un changement plus profond de la société vis-à-vis de ces questions de la gestion des déchets en ville.

Iris et Lucie

 

Sonia, Mariétou et Laëtitia – Le delta du Nil face au réchauffement climatique : une étude de la résilience face à la montée des eaux dans la ville d’Alexandrie

Dans le cadre du forum international 2019 d’Urbanistes du Monde ayant pour thème “urgences démographiques & urgences écologiques : quels urbanismes de transition ?”, nous avons choisi de réaliser une enquête de terrain sur la ville d’Alexandrie.

Photo de la corniche d’Alexandrie (photo personnelle, 2018)

 Deuxième ville la plus peuplée d’Egypte avec une population de plus de 5 millions d’habitants, la perle de la Méditerranée, située à l’Ouest du Delta du Nil, est particulièrement menacée par les conséquences du réchauffement climatique. Disparition de plages, inondations désastreuses et écroulements de bâtiments sont autant de risques qui se sont accentués ces dernières décennies dans la ville d’Alexandrie.

Conducteurs essayant de manœuvrer à travers les eaux d’inondations à Alexandrie (Ibrahim Ramadan, 2017)

Nous avons vécu dans la ville d’Alexandrie dans le cadre de nos études, profitant de ses plages et des différents lieux de rencontre situés le long de la corniche. Ville méditerranéenne vers laquelle se dirige une large partie de la population égyptienne l’été, Alexandrie est une ville qui attire, une ville touristique. Mais derrière cette agréable image, la ville fait face à une urgence écologique de taille. Les problèmes environnementaux rongent la nature et l’urbanité de la ville. Nous avons été confronté à certains aléas climatiques lors de notre séjour dans la ville d’Alexandrie, ayant été témoins de périodes d’inondations, de vents violents et d’effondrement d’immeubles.

Le changement climatique, associé à une forte urbanisation de la deuxième métropole d’Egypte, a entraîné une fragilisation des ressources et une érosion de l’écosystème, aujourd’hui source de désastres écologiques. En effet, jusqu’en 1993 le niveau de la mer Méditerranée augmentait en moyenne de 1.8 millimètres par an selon le Ministère de l’Eau et de l’Irrigation égyptien. Cependant, depuis 2012 on assiste à une augmentation accrue atteignant 3.2 millimètre par an. Selon Mohamed Shaltout du département d’Océanographie de l’Université d’Alexandrie, les projections indiquent une augmentation du niveau de la mer le long des côtes d’Alexandrie de 4 à 22 cm au tournant du siècle. En parallèle, le niveau du sol d’Alexandrie baisse de près de 2 millimètres par an. Pour faire face à cette urgence écologique, il est impératif pour la ville d’Alexandrie de s’adapter à ces risques.

Dans cette perspective, nous souhaitons analyser la résilience de la ville d’Alexandrie et étudier les différentes initiatives visant à résister à l’augmentation du niveau de la mer Méditerranée. En partant du projet de l’Anticipatory Flood Management in Alexandria (AFMA) qui travaille en collaboration avec le gouvernement égyptien depuis l’établissement d’un partenariat public-privé en 2017, nous allons étudier la pertinence des solutions envisagées et mises en oeuvre afin de faciliter l’évacuation de l’eau et d’éviter les situations d’inondations des rues de la ville d’Alexandrie. Il s’agira de s’interroger sur l’efficacité de la stratégie adoptée par cette organisation et de rendre compte de la perception de la population, première affectée par ces risques climatiques. De cette manière, nous allons mener des observations, des entretiens et des interviews avec des acteurs institutionnels et universitaires, des professionnels et des membres de la société civile.

Team Alexandrie

Emma et Manon – L’éco-cité Zenata : la ville durable comme urbanisme de transition ?

Si le taux d’urbanisation avoisine les 40% en Afrique, faisant de lui le continent le moins urbanisé au monde à l’heure actuelle, il sera, d’ici 10 ans, le second comptant le plus de citadins après l’Asie. La cause principale de cette urbanisation est l’accroissement démographique. Avec un taux d’urbanisation prévu à 65% en 2030, le Maroc ne fait pas exception dans cette tendance mondiale de forte urbanisation. Conjuguée à un exode rural important, cette pression démographique a généré de graves déséquilibres spatiaux et socio-économiques. Aussi, le pays est de plus en plus vulnérable au changement climatique, le territoire étant soumis à divers aléas : sécheresse, montée des eaux, raréfaction des ressources, pollution de l’air…

La région du Grand Casablanca est particulièrement touchée par ces problématiques urbaines puisqu’elle concentre à elle seule 3,7 millions d’habitants. Si son côté Ouest s’est particulièrement bien développé en équipements et accueille une population aisée, le côté Est de la ville reste enclavé et en déficit important de logements, d’équipements et de services urbains, ce qui conduit les populations moyennes à fuir en périphérie. L’étalement urbain autour de Casablanca se fait au Sud, aussi bien qu’à l’Est et au Nord de la ville, entraînant des transformations du territoire avec l’apparition de nouveaux pôles urbains et de nouveaux flux. C’est afin de gérer au mieux cette urbanisation et d’éviter un étalement urbain non maîtrisé que le Maroc a lancé un programme, depuis 2004, de création de quinze villes nouvelles d’ici 2020. Ces villes sont perçues comme des réponses apportant les solutions « clé en main » aux problématiques de durabilité urbaine.

L’écocité Zenata, située entre la mer et l’autoroute qui relie Casablanca et Rabat fait partie de ce programme. Projet d’utilité publique délégué à la Caisse des dépôts et de gestion (CDG) en 2006 par un protocole d’accords signé sous la présidence du Roi Mohammed VI, l’ambition de cette ville nouvelle est de créer un développement urbain maîtrisé et intégré à Casablanca selon le modèle de la ville durable. Ainsi, elle intègre, dans sa conception, les trois piliers du développement durable : environnemental, social, et économique. En effet, Zenata est conçue dans une logique de préservation de l’environnement et d’optimisation des ressources naturelles à l’échelle de la ville : stratégie bioclimatique, végétalisation, optimisation de la ventilation et de l’ensoleillement naturel des logements, alter-mobilité… De plus, le projet Zenata cherche à pallier la crise du logement que subissent les classes moyennes. S’inscrivant dans une démarche participative et inclusive, c’est également un plan social d’envergure. Enfin, l’éco-cité Zenata a pour objet d’améliorer la situation économique de la zone. Située au croisement de divers hubs, Zenata bénéficie d’une situation géographique stratégique, au carrefour des deux plus grandes villes du Royaume : Rabat (la capitale administrative), et Casablanca (la capitale économique). Ville de services, l’éco-cité Zenata permettra la création d’emplois à forte valeur ajoutée ainsi qu’une relocalisation industrielle.

  Modélisation de l’éco – cité ZenataSource : Site de l’éco-cité Zenata. https://www.zenataecocity.ma/

Cependant, 75% des villes nouvelles construites dans le monde sont considérées comme un échec, principalement à cause de leur manque d’accessibilité et leur mono-spécialité (en tant que villes-dortoirs). Zenata se dit différente, de par la réflexion apportée au projet sur les infrastructures d’accès et les transports en commun, ainsi que sur l’équilibre entre résidentiel et emploi, avec un ratio d’un emploi pour trois habitants. Elle est la première ville d’Afrique à bénéficier de l’Eco-city label. Néanmoins, l’auto proclamation du projet sous l’étiquette “ville durable” reste à questionner. En effet, il n’existe toujours pas de système de suivi de projet ou d’outils d’évaluation concernant les projets d’éco-aménagement dans le pays.

Nous souhaitons que ce travail de recherche nous éclaire sur l’ambition diplomatique du Maroc de faire de ses villes nouvelles un véritable modèle adaptable pour les pays du Sud. En créant son propre label éco-cité, l’objectif du roi Mohammed VI est de se tourner vers les pays africains en leur proposant des modèles d’outils urbains prenant en compte leurs réalités économiques et les spécificités de leur territoire. La ville durable sera adaptable aux spécificités culturelles de chaque pays. Au Maroc, l’éco-cité Zenata est organisée selon les principes traditionnels des médinas marocaines : chaque unité de vie est bâtie autour d’une place publique qui offre tous les équipements nécessaires (santé, éducation, culte, commerce…). Cette ambition apparaît comme l’occasion pour le royaume de s’ériger en tant que modèle régional d’un urbanisme de transition.

     Organisation spatiale de l’éco-cité Zenata selon les principes traditionnels des médinas marocainesSource : Site de l’éco-cité Zenata. https://www.zenataecocity.ma/

Ainsi, entre exportation du modèle de ville durable au Maroc et élaboration d’un référentiel d’urbanisme de transition pour les villes africaines, comment appréhender l’éco-cité Zenata ?

Pour répondre à nos interrogations, nos recherches se baseront sur des études bibliographiques et statistiques, des traitements cartographiques, ainsi que des observations in situ. En parallèle, nous aurons à cœur de mener des entretiens croisant trois types d’acteurs : les acteurs institutionnels (Ministère de l’Aménagement du Territoire National, de l’Habitat, de l’Urbanisme et de la Politique de la Ville ; Ministère de l’Energie, des Mines et du Développement Durable ; Agence Française de Développement), les acteurs privés (Société d’Aménagement de Zenata) et de la société civile, ainsi que les enseignants-chercheurs (Université Hassan II ; Institut National d’Aménagement et d’Urbanisme).

Emma et Manon

Elise Lemercier – Enquête à Bucaramanga (Juin 2019)

Questionner l’urbanisme au prisme de la transition implique de à sa capacité à situer son action, à la traduire spatialement. Mon approche ici ne visera pas à définir scientifiquement cette notion de transition, mais bien, à partir de ma propre expérience, à raconter une forme de spatialisation de la transition : l’urbanisme tactique. D’après moi, ces deux mouvements sociaux que sont l’urbanisme tactique et la transition se rejoignent sur de nombreux plans, et l’urbanisme tactique pourrait être considéré comme une traduction spatiale (parmi d’autres) du mouvement de la Transition. En effet, Rob Hopkins et Michael Thomas, fondateurs du Réseau International de la Transition, définissent la transition comme « un mouvement composé de citoyens qui ont décidé d’agir au niveau local pour répondre aux défis majeurs de notre époque »¹. La transition propose en effet une nouvelle expérience sociale qui rassemble localement les citoyens et qui leur permet de réimaginer et de reconstruire les territoires en veillant à créer un mode de vie sain. De même, l’urbanisme tactique se définit en fait et avant tout comme un projet citoyen qui remet l’espace public au cœur de la vie urbaine, en insistant sur la dimension temporaire, économique et à petite échelle des actions menées.

La notion de Transition visant à transformer les modes de vies, je me questionnerai sur la capacité de l’urbanisme tactique à transformer les modes de production de la ville. Ainsi, les expérimentations tactiques peuvent-elles incarner une alternative systémique à l’urbanisme classique ? Certes, l’urbanisme tactique fait émerger dans la fabrique de la ville de nouvelles questions urbaines (ville frugale, ressources locales, constructions temporaires et à faible coût, prise en compte de la maîtrise d’usages, etc) qui participent à son rayonnement, mais peut-on baser le développement urbain d’un territoire sur l’urbanisme tactique ? Comment faire en sorte que l’urbanisme tactique devienne une stratégie de développement local et non plus seulement une succession d’interventions expérimentales ? Doit-on le faire ?

Pour répondre à ce questionnement, je dois traiter des questions plus précises : quelle est la capacité de l’urbanisme tactique à changer d’échelle ? Quelles seraient les conséquences de ce changement d’échelle ? – Quelles seraient les conditions pour que l’expérimentation devienne ordinaire ? De quelle façon peut-on réfléchir à une institutionnalisation de l’outil expérimental sans stériliser le processus ? – L’urbanisme tactique, en ce qu’il agit simplement sur les espaces publics ne participe-t-il pas à la fragmentation de l’urbanisme ? Les espaces publics peuvent-il être les seuls supports de la planification ? – Quelle peut être la capacité de l’urbanisme tactique à favoriser l’appropriation des espaces publics par les communautés ? Tous les territoires reçoivent-ils les expérimentations tactiques de la même manière ? – Quels impacts l’urbanisme tactique a-t-il sur les conditions de vie quotidiennes des habitants ?

Pour répondre à ces questions, je traiterai du cas de la création de l’atelier public d’architecture de Bucaramanga, en Colombie. Bucaramanga est située à 940 m d’altitude au nord de la cordillère Orientale sur les rives du río de Oro. La municipalité atteint 520 000 habitants, mais son aire urbaine est composée de 1,1 million d’habitants. La ville est surnommée « la ville aux 11 parcs » mais l’espace public urbain est très faible (4,2 m² par habitants contre un minimum de 10 m² préconisé par l’OMS). Au cours des 30 dernières années, Bucaramanga a perdu des espaces publics en raison de la croissance urbaine excessive et du manque de planification urbaine. En 2016, la municipalité a mis en place un plan stratégique de développement urbain basé sur les principes de l’urbanisme tactique. L’un des outils les plus importants pour améliorer la qualité de l’espace public est la création d’une équipe pluridisciplinaire d’experts regroupés au sein d’un atelier public d’architecture municipal. Composé d’architectes, d’ingénieurs, de topographes, de travailleurs sociaux, d’universitaires et d’étudiants, l’atelier public d’architecture a pour objectif de « promouvoir et de sensibiliser davantage à la récupération, la réhabilitation, la rénovation, la consolidation, l’appropriation et l’humanisation de l’espace public ».

Ainsi, pour comprendre et expliquer l’expérience de l’urbanisme tactique comme outil de la Transition, c’est-à-dire pour le connaître, il est nécessaire de trouver les manières de me mettre au niveau de ceux qui ont vécu et mené cette expérience. Ici, la méthodologie proposée ici n’est donc pas une enquête sur l’urbanisme tactique comme outil de la transition, mais une enquête avec cet forme d’urbanisme de transition². Ainsi, mon enquête à Bucaramanga s’inspirera librement de la méthode des itinéraires de Jean-Yves Petiteau qui permet de comprendre et de donner à comprendre un territoire à travers la parole et l’expérience des personnes qui l’habitent. Non pas par un roman photo mais plutôt grâce à la production sonore, mon envie est de « transmettre, sous forme matérielle, le récit du lieu à un autre qui n’a pas vécu l’expérience, [et de] faire perdurer dans le temps une trace de cette expérience du lieu à un moment donné »³ . Je mènerai donc des entretiens individuels avec des bucaramanguais avec lesquels je parcourrai le territoire : ils me raconteront ce territoire transformé par l’urbanisme tactique, et grâce à ces expériences individuelles nous pourrons chercher à transmettre les histoires vécues, nous donnerons en partage des ambiances qui participent aux urbanismes de transition.

Sources :

1. Rob Hopkins et Michael Thomas, Le Guide Essentiel de la Transition, 2016
2. Voir à ce propos : Edith Chezel. La fabrique collective des paysages climatiques : une enquête avec les parcs éoliens citoyens en Frise du Nord. Géographie. Université Grenoble Alpes, 2018. Français.
3. Maïlys Toussaint, La méthode des itinéraires, entre récits de vie et ambiances urbaines. Saisir et partager des ambiances. Ambiances, tomorrow. Proceedings of 3rd International Congress on Ambiances. Septembre 2016, Volos, Greece, Sep 2016, Volos, Grèce. p. 399 – 404.

Lancement du Blog pour le Forum 2019

Cette année, 8 équipes de stagiaires UdM vont bientôt partir dans des contextes différents pour étudier des initiatives, projets ou modèles urbains en faveur de la transition. Durant les prochains mois sur ce blog, nous allons donner régulièrement des nouvelles de nos stagiaires via leur retour d’expérience à chaud. 

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Le JAL : Trajectoire d’une alternative dans un « coin de pays » en décroissance


Commune de Lejeune (2014)

Au Canada, dans la province de Québéc et plus précisement dans la région du Bas-Saint-
Laurent sont allignées trois communes : Saint-Juste-du-Lac, Auclair et Lejeune – plus connues
sous l’acronyme du JAL.


Le JAL, du contexte national à la situation territoriale locale

L’organisation et le fonctionnement de ces communes, tout comme ceux des
établissements canadiens contemporains sont le fruit de quatre siècles de « marches de
peuplement » (Simard, 2012), qui depuis l’aube du XVIIe siècle jusqu’à la fin du XXe siècle se
traduisirent par l’expansion de l’oecoumène du territoire du Canada – pour ne pas dire son
anthropisation. En 1608, des colons français s’installent entre les vallées et les rives du fleuve
Saint-Laurent, au détriment des populations autochtones. Ils fondèrent des établissements, dont
les plus fameux : Québec, Trois-Rivières et Montréal, de manière stratégique, à proximité de terres
fertiles et sur un axe de communication fluvial. En moins d’un siècle et demi, les pourtours du
Saint-Laurent sont habités, des villes construites en s’appuyant sur les ressources locales, les
vastes forêts mixtes de l’actuelle province de Québec notamment.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la traction animale, puis rapidement le chemin de
fer vont permettre d’exploiter de nouvelles contrées, s’installe alors des entrepreneurs industriels
attirés par une ressource maintenant accessible : le bois. Mais il faut attendre l’entre-deux-guerres
et une dépression économique pour que le Témiscouata, qui comptait moins de 10 000 habitants,
connaisse un essor aussi intense que soudain. En effet, le gouvernement a décidé d’inciter les
populations aux chômages à coloniser des réserves foncières et forestières. Des lots sont
distribués, des aides pour le défrichement et la construction, la mise en place d’infrastructures,
d’équipements et de services – « en quelques années, un coin de pays émerge littéralement de la
forêt » (Deschênes & Roy, 1994).

Puis, tout se délite. Le territoire du Témiscouata se voit rapidement marginalisé au sein du
Québec, et a fortiori, du Canada, si bien qu’en 1971 sa population a diminué pour atteindre 27 225
habitants, soit une baisse de 25 % depuis le pic de la seconde moitié du XXe siècle. Outre ce
processus de dépeuplement on constate : une baisse des activités économiques ; une
paupérisation et le vieillissement des populations ; la formation de friches ou la constitution de
stock de commerces et de logement vacants, mais c’est aussi l’érosion des finances locales, ou
bien encore l’altération des réseaux (Simard, 2018).

Pour répondre à ces problématiques et dans le sillage de la Révolution tranquille
québécoise, le Bureau d’aménagement de l’Est du Québéc (BAEQ) est fondé en 1963. Son
objectif: concevoir un plan pilote d’aménagement et de développement. En 1966, le BAEQ livre
son travail, le tout en 10 volumes, 2048 pages, six objectifs et 250 recommandations. Dans cet
épais rapport aux consonances technocratiques, on soulignera le dernier mais aussi le plus
controversé des objectifs : « la structuration rationnelle de l’espace régional : urbanisation par la
consolidation de pôles d’attraction et fermeture de paroisses marginales » (BAEQ, 1966).
Puis, en 1970 suivra le rapport MÉTRA, qui livra comme conclusion de fermer non moins
de 96 localités « économiquement non rentables et socialement non viables », ce qui nécessiterait
la migration de 64 446 personnes.

Ces annonces provoquèrent des mobilisations de la population concernées, et ce
notamment dans le Bas-Saint-Laurent. Très rapidement, avec la volonté des habitants et l’énergie
mobilisatrice de figures locales telles que des travailleurs forestiers, des fonctionnaires et prêtres,
d’importants mouvements sociaux émergèrent : les Opérations Dignités. Ces manifestations se
cristallisèrent en des entités collectives et locales qui visaient de manière aussi généreuse que
générale « une autonomie locale à la recherche d’un mieux-être collectif » (MAC, 1972). C’est
depuis ces constats que la coopérative du JAL fut instituée en 1973, fédérant les trois collectivités
du Témiscouata : Saint-Juste-du-lac, Auclair et Lejeune. Le JAL, qui constitue la coopérative-mère,
agrégea des activités et des comités plus ou moins indépendants, autour de huit secteurs :
agriculture, artisanat, foresterie, industrie, information, services, social et tourisme. Cette initiative
de transition qui vit le jour dans une campagne urbaine en décroissance avait un objectif clair et
précis, assurer la gestion durable, ou intégré en bon québecois, de l’ensemble des ressources du
territoire, en mettant l’accent sur l’animation et l’implication des habitants dans le projet.

Commune de Saint-Juste-du-Lac (2014)

De nos jours, la coopérative, ainsi que la plupart de ses structures et ses activités, existent
encore, mais l’engagement collectif a tendance à se dissiper, et le territoire jalois comme le
Témiscouata est toujours en proie au dépeuplement, à la fermeture des écoles et des commerces
de proximité, aux suppressions de lignes ou d’arrêts de bus, aux difficultés économiques multiples
et au vieillissement de sa population. Aujourd’hui, les collectivités misent sur le tourisme dit
durable.

Le JAL n’est pas un modèle, mais une tentative de transition qui a vu le jour à une époque
et dans un contexte particulier, et dont les effets se sont avérés relatifs sinon nuls. Pour autant, il
s’agit d’un projet d’individus vivants dans un territoire marginalisé, qui prennent conscience
collectivement que pour s‘en sortir, ils n’ont d’autre choix que de s’opposer à la rationalité
dominante de développement, et d’en proposer une autre. Nous proposons donc de problématiser
notre étude de cas de la manière suivante : dans quelle mesure et de quelle manière, l’expérience
alternative du JAL a-t-elle engagée son territoire et son aménagement dans une transition ?
Notre enquête s’attachera à appréhender finement la trajectoire de mutation du projet
jalois, pour apprécier ses réussites et ses échecs, ses potentialités et ses limites, dans une
perspective de transitions. Pour faire émerger les réalités actuelles propre à notre sujet nous nous
appuierons sur des matériaux divers : études bibliographique et statistique ; traitements
cartographiques ; observations in situ ; entretiens semi-directifs avec des habitants restés dans ce
coin de pays, mais aussi avec des personnes qui sont partis pour la ville ; entretiens avec des
acteurs plus institutionnels, d’une part des élus et techniciens des collectivités territoriales
fédérales, régionales et locales, et d’autre part des enseignants-chercheurs de l’Université Laval à
Québec, de l’Université de l’Est-Québec ou encore du Groupe de recherche interdisciplinaire sur le
développement régional, de l’Est du Québec (GRIDEQ).


Sur la route du JAL (2014)

Séminaire des partenaires 2019

Urbanistes du Monde organise le 18 avril à Paris à la SETEC son séminaire annuel des Partenaires. Il portera sur un thème d’actualité dans un contexte de transition urbaine et écologique:

« Les mobilités cré-actives »

Pour plus d’informations, suivre le lien ci-dessous !

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