Forum 2017 – Des nouvelles de Pékin

LE PARC AGRO-INDUSTRIEL DE XIEDAO ENTRE AGRICULTURE ET TOURISME : LA RÉUSSITE D’UN MODÈLE CIRCULAIRE

Alice Dalaut (Sciences Po) et Clément Herman (ENS), depuis Pékin.

 

Du maïs est planté au milieu de maisons traditionnelles chinoises reconstituées où les visiteurs peuvent séjourner.Du maïs est planté au milieu de maisons traditionnelles chinoises reconstituées où les visiteurs peuvent séjourner.

A Pékin, où s’élancent tours et grues à un rythme infernal dans un paysage minéral, on peut apercevoir en regardant bien quelques mini potagers muraux ou disposés au pied des immeubles. C’est ce qu’on appelle l’agriculture urbaine interstitielle. Mais la production agricole est une activité qui n’intéresse guère les citadins, pas plus qu’elle n’émeut le gouvernement. Elle sert tout au plus de hobbie à quelques retraités qui ont passé leur enfance dans les campagnes de Mao et cherchent leur place au milieu d’une métropole en complète opposition avec ce qu’ils ont connu autrefois.

Face au développement des villes, l’agriculture est perçue comme un reliquat d’une Chine paysanne, traditionnelle et pauvre. Dans un désir de modernisation, d’enrichissement et de renforcement de son statut de puissance mondiale, l’agriculture trouve difficilement sa place en milieu urbain.

Pourtant, nourrir 21,7 millions de Pékinois est un défi de tous les jours. Le gouvernement chinois cherche à tout prix à sécuriser son emprise sur les terres cultivables, représentant 9% du territoire national, sans compter les achats fonciers outremers. Mais la sécurité alimentaire ne se limite pas à cet aspect quantitatif. Après des scandales à répétitions autour du lait pour bébés, des légumes gorgés d’eau et des excréments d’animaux retrouvés dans la viande, la classe moyenne émergente commence à se soucier de la qualité de son assiette.

Des familles pêchent autour du bassin dédié aux débutants. Pour 500 g de carpes des roseaux pêchées, il faut s’acquitter de 22 RMB en plus de la location du matériel.

Des familles pêchent autour du bassin dédié aux débutants. Pour 500 g de carpes des roseaux pêchées, il faut s’acquitter de 22 RMB en plus de la location du matériel.

Le parc agro-écologique industriel de Xiedao, ouvert en 1998, s’inscrit dans la volonté de l’Etat de produire à proximité des pôles de consommation urbains, sans pour autant nuire à l’image de modernité de Pékin, en faisant entrer l’agriculture en ville. Il en va de sa capacité de résilience. Chaque année, la production alimentaire, entièrement biologique, représente 4 à 5 millions de RMB de chiffre d’affaire. Néanmoins, malgré une productivité haute tout au long de l’année, aidée par la technologie, et l’automatisation, l’agriculture ne suffit pas à rendre le site rentable.

Ainsi, en parallèle de cette activité agricole, le parc a développé ses capacités touristiques : si 90% des 200 hectares du parc est dédié à la production agricole, celle-ci ne fournit que 10% des revenus contre 90% pour l’agrotourisme. Il accueille tous les ans 2 millions de visiteurs, avec des pics lors des vacances d’été qui s’élèvent à 30 000 par jour. Situé à 40 minutes en voiture du centre-ville et à proximité de l’aéroport, le parc bénéficie d’un emplacement idéal pour les séminaires d’entreprises et les citadins de la classe moyenne en quête d’un retour aux sources. Il constitue une alternative proche à des destinations réputées pour leurs paysages naturels comme le Yunnan, à 3h30 de vol de la capitale. On peut venir pêcher dans les grands bassins réservés à cet effet, cueillir des fruits dans le verger, suivre des parcours au-dessus de l’étang à lotus, déambuler au sein d’un paysage traditionnel idéalisé et dormir dans un chalet de montagne pseudo alpin. En réalité, le parc propose nombre d’activités allant du jardin maraîcher au mini parc d’attraction. C’est d’ailleurs ainsi qu’il se rémunère, en plus de la vente directe de la production agricole aux visiteurs, puisque l’entrée est libre.

Le parc de Xiedao propose des activités adaptées aux plus jeunes : la plupart des visiteurs sont des familles avec enfants.

Le parc de Xiedao propose des activités adaptées aux plus jeunes : la plupart des visiteurs sont des familles avec enfants.

Dans une volonté éducative, Xiedao mise sur les interactions des visiteurs avec le monde agricole, surtout les enfants qui, pour beaucoup n’ont jamais vu d’animaux de ferme ni ne savent à quoi ressemble un légume tout juste récolté. Il s’agit de sensibiliser une population citadine aux enjeux du gâchis alimentaire et de l’environnement.

D’ailleurs, Xiedao insiste sur ces enjeux de développement durable. 83% de l’énergie consommée est renouvelable et provient de panneaux solaires ou bien des centrales de méthanisation du parc. En effet, les déchets sont ici considérés comme des ressources et Xiedao pratique la circularité, ce qui lui assure une empreinte plus faible sur l’environnement et des investissements réduits notamment en engrais grâce à la valorisation des déchets organiques d’une activité à l’autre.

Enfin, le parc mise sur une stratégie de marketing territorial. D’ailleurs, Xiedao signifie île aux crabes en mandarin, ce qui permet aux graphistes d’imaginer des mascottes en forme de crabes. Les campagnes de promotion utilisent les outils de la Chine contemporaine : la télévision, internet, mais surtout Wechat, le réseau social national par excellence. Pour la clientèle visée, des familles avec des jeunes enfants de la classe moyenne pékinoise, c’est un peu le Disney green local.

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Forum 2017 – Des nouvelles de Cotonou

LE FINANCEMENT MUNICIPAL PAR LE FONCIER AU BÉNIN : L’EXEMPLE DU REGISTRE FONCIER URBAIN À COTONOU

Par  Céline Bertrand et Kévin Poisson (EUP)


Cotonou, capitale économique du Bénin aux 700 000 habitants connaît une urbanisation importante et informelle typique des métropoles du littoral ouest africain.

La croissance rapide de cette jeune agglomération induit une gestion urbaine difficile à mettre en place par les autorités locales. Les enjeux urbains actuels tels que les besoins en eau, électricité, l’organisation des transports ou encore la collecte des déchets n’en sont que plus problématiques et coûteux. Au regard de ces difficultés, l’échelle locale, à travers la décentralisation, a été promue comme pierre angulaire afin de gérer et financer la ville au mieux. Dans ce cadre, le foncier – considéré comme durable et inamovible – constitue une perspective de financement intéressant pour les villes du Sud et plus particulièrement au Bénin, Cotonou où la pression foncière est très importante. Les ressources non fiscales de la ville de Cotonou découlent ainsi en grande partie d’un outil mis en place il y a environ 30 ans, le Registre Foncier Urbain.

Cet outil de gestion urbaine innovant contenait alors 3 volets : un volet fiscal, un volet foncier et un volet aménagiste censés fonctionner en un cercle vertueux pour améliorer le cadre urbain cotonois. Soutenu financièrement et politiquement par de grands bailleurs internationaux, l’outil est considéré comme une réussite dans la ville de Cotonou. En effet, il permet d’obtenir une part très importante du budget de la ville et les résultats augmentent tendanciellement d’années en années.

Pour autant, nos premières constatations sur le terrain, à la rencontre des acteurs locaux, exposent des difficultés qui mettent en danger la pérennité d’un outil pourtant primordial aux ressources propres d’une capitale économique de cette envergure.

La diversité des intérêts des différents acteurs, parfois contradictoires, du R.F.U doublé du manque de moyens financiers alloués à son fonctionnement ne permettent pas de mettre à jour la base des informations foncières et annihile la validité de cet outil.

Les entretiens menés avec les services municipaux ont ainsi mis à jour le problème récurrent de la faiblesse de la communication entre les multiples services liés à la gestion urbaine, foncière et fiscale. Ces entretiens  ont de plus dévoilé l’existence de forme de clientélisme politique affaiblissant la légitimité de cet outil nécessaire au développement de Cotonou.

Cependant, à ce jour, ces difficultés existantes ne doivent pas ternir un certain optimisme quant au futur du R.F.U. En effet les acteurs majeurs du système semblent avoir conscience de ces différentes limites et pourraient agir afin de dépasser certains des blocages mentionnés. Reste à savoir si l’échelon le plus puissant au Bénin, à savoir l’Etat et notamment la Direction Générale des Impôts en charge du recouvrement des fonds obtenus grâce à l’outil, agira dans le même sens.

Le contexte de cette mission reste marqué par des tensions politiques très fortes entre l’échelon étatique et municipal sur fond de rivalités personnelles et phénomène de recentralisation. La pérennité de l’outil ne saurait advenir dans les conditions actuelles où les compétences allouées à la municipalité – notamment la gestion urbaine – ne sont pas accompagnées de dotations pourtant nécessaires. Il est intéressant de mentionner également que le soutien financier ponctuels des bailleurs de fonds internationaux n’encourage pas l’Etat et la municipalité à des financements endogènes indispensable à la mise à jour de la base de donnée et donc au bon fonctionnement de l’outil qui atteindrait son potentiel fiscal maximum.

Forum 2017 – Des nouvelles du Caire

TONTINES ET ÉPARGNE COLLECTIVE AU CAIRE

Par Marina Najjar (Sciences Po)

Le Caire, juillet 2017. Niamat, esthéticienne au Caire, me raconte son expérience avec lesgami’at avec enthousiasme. Elle participa à sa première gamia il y a 17 ans, lorsque sa grande sœur l’invita à rejoindre une tontine avec dix autres amis et proches. Depuis, Niamat renouvelle cette action en organisant ses propres tontines, allant de 10 à 20 personnes, avec des membres de la famille, des amis ou bien des collègues. Elle m’explique avec fierté qu’entre temps, ces gami’at lui ont permis d’acheter un appartement pour son fils ainé.  Elle est aujourd’hui en train d’épargner pour l’achat d’un second appartement pour son deuxième fils.

Niamat, comme beaucoup de personnes en Égypte, a recours à des dispositifs financiers informels pour financer ses projets et achats. Étant donné que seules 7% des Égyptiens détiennent un compte bancaire[1], les citoyens doivent trouver d’autres moyens de financement en dehors de l’aide financière des prêts monétaires apportés par les banques. Dans un contexte d’exclusion et de défiance de l’institution financière à l’égard d’une grande partie de la population égyptienne qui l’empêche d’avoir accès à l’expertise bancaire, s’est développé un dispositif de financement informel. Celui-ci se base surtout sur des normes sociales et des liens de confiance communautaire. Ce « dualisme financier », soit la juxtaposition des secteurs bancaires formels et informels [2], est particulièrement présent dans les pays où les structures économiques et sociales sont hétérogènes et inégalement réparties. Plusieurs moyens de financement informels se développent donc, notamment les tontines, forme d’épargne collective qui reste à l’écart du circuit économique institutionnel. En effet, la tontine est un des outils de financement informel le plus répandu dans les pays où ce dualisme financier persiste, puisqu’elle permet d’acquérir une indépendance financière, tout en tissant des liens de confiance entre les membres participant à cette tontine. Les tontines peuvent donc être considérées comme un outil économique et financier aussi bien qu’un système social qui permet de consolider le pouvoir et d’émanciper les catégories marginalisées, dont les femmes.


[1] Daily News Egypt, 2014

[2] https://www.gdrc.org/icm/french/matthieu/section-3.html


Les gamia’t en Égypte

 « Si quelqu’un mettait en cause sa réputation, elle lui enfoncerait les doigts dans les yeux ! Mille hommes étaient prêts à [l’épouser], d’autant plus que maintenant elle gagnait bien sa vie, elle participait à une tontine et elle économisait pour se constituer un trousseau. »

Alaa Al Aswani, L’immeuble Yacoubian (p.62)

Les tontines ont depuis longtemps joué un rôle social et économique important en Égypte, si bien qu’elles ont intégré la littérature égyptienne. Dans le passage précédent extrait de « L’immeuble Yacoubian » de Alaa Al Awani, le narrateur mentionne le phénomène des tontines auquel l’un des personnages se serait intégré. Sa participation à une tontine est ici représentée comme un symbole de réussite économique qui mènerait ensuite à une réussite sociale, comme l’accès au mariage.

Ces tontines, qui sont connues sous le nom de « gamia » en Égypte, sont un moyen d’épargne collective informelle. En effet, le mot « gamia », dont la racine vient de « gam’ », renvoie au « rassemblement » ou « assemblage » en arabe. C’est précisément sur ces principes de rassemblement et d’unité que sont fondées les gamia’t. Celles-ci sont formées d’un nombre de personnes qui décident de mettre en commun leur épargne mensuelle pour la constitution d’une caisse d’épargne rotative informelle. Selon F. Bouman, qui créa le nom « Associations rotatives d’épargne et de crédit » (AREC) en 1977, « les tontines sont des associations regroupant des membres d’un clan, d’une famille, des voisins ou des particuliers, qui décident de mettre en commun des biens ou des services au bénéfice de tout un chacun, et cela à tour de rôle ».


[3] F. BOUMAN, “Indigenous Savings and Credit Societies in the Third World: A Message,” Savings and Development, (1977)

« Consensus », Bec Young

« Consensus », Bec Young

Retour historique sur l’institution des tontines

Bien qu’on ne connaisse pas précisément l’origine des tontines ni la date exacte de leur création, on observe que ce phénomène existe aujourd’hui à travers l’Afrique, l’Asie et l’Amérique du Sud. Des tontines non monétaires (une forme de troc) auraient également existé en Europe. En France, par exemple, les paysans s’entraidaient en travaillant chacun à leur tour dans le champ de l’autre.[4] Selon certains auteurs, l’existence des tontines en Asie remonterait au 2e siècle, alors que la première apparition des tontines en Afrique se situe au début du 19e siècle.[5] De par le fait qu’elles sont informelles et donc non codifiées, celles-ci existent sous une multiplicité de formes et sont connues sous différents noms dans chaque pays. On compte environ une quarantaine de pays en Afrique qui pratiquent ce moyen d’épargne.

En Égypte, l’origine précise des gamia’t reste incertaine, mais elles sont généralement considérées comme étant une tradition qui existe depuis plusieurs générations. Elles auraient commencé dans les zones rurales comme moyen d’épargne pour les fellahines (paysans), puis la pratique s’est peu à peu diffusée aux zones urbaines. D’autres estiment que ce phénomène se serait surtout développé lors du mouvement anticolonial comme moyen politique d’assurer l’indépendance financière face au système financier colonial. [6]


[4] M. LELART, Les circuits parallèles de financement: état de la question, (1990)

[5] W.R. BASCOM, “The Esusu: a credit institution of the Yoruba,” (1952)

[6] J. BIRCHALL, The international co-operative movement, p.133 (1997)


Comment fonctionnent les gamia’t ?

Puisque les gami’at sont indépendante de l’intervention des banques ou du gouvernement, cette économie informelle se traduit par la fluidité et la malléabilité du mode de fonctionnement des gami’at. En effet, celles-ci s’adaptent aux nécessités de chaque groupe pour accommoder les membres de la tontine. Cependant, certaines caractéristiques se dégagent de la pratique des gamia’t en Égypte.

  • Le nombre de participants à une tontine se trouve en règle générale entre 5 et 20 personnes. Celle-ci peut être plus large, mais ne dépasse pas plus de 30 personnes puisque cela compliquerait l’organisation de la tontine et étendrait l’attente de la dernière personne à toucher la somme épargnée.
  • La tontine est formée par des membres qui se connaissent déjà au préalable, soit par des liens familiaux, d’amitié, ou de travail.
  • Elle peut être mixte, hommes et femmes, mais elle est généralement organisée par des femmes.
  • La somme versée par chaque membre varie selon les moyens des groupes de chaque tontine.
  • La tontine est organisée pour un cycle, au cours duquel chaque membre verse un montant défini au début de chaque mois. La somme totale est distribuée à un membre, chacun leur tour. La première à recevoir l’argent est décidée par le degré de besoin immédiat.
  • Le cycle tontinier se termine lorsque chaque membre aurait touché à sa part de l’épargne. Le cycle peut être renouvelé, selon un consensus, mais reste ouvert à des changements (nombre des membres, etc.).
  • L’argent récolté est utilisé pour des projets à but personnel ou familial.

Les gami’at sont régies par des liens de confiance entre les membres. D’une part, ils se connaissent, d’autre part la pression sociale est un enjeu majeur qui agit comme gage de sécurité.

« Nous prenons les gami’at très au sérieux. Même si quelqu’un n’a pas assez d’argent pour payer l’essence pour sa voiture, il en garde tout de même assez pour honorer son engagement au sein de la gamia  », m’explique Gamal Zakaria, un chauffeur professionnel travaillant dans le privé.

Dans le cas où une personne ne verse pas son argent à temps, celle qui organise la gamia a le droit de la remplacer et de ne plus l’inclure dans cette activité.

Le caractère unique des gami’at est leur capacité de transformer l’épargne, qui est en général une action personnelle, en activité collective. Cet aspect collectif donne à chaque membre un sentiment de devoir envers l’autre, ce qui pousse chaque membre à épargner, sans compter le renforcement du lien social entre les membres d’une tontine.

Cependant, certains désavantages sont à remarquer dans cette formule qu’est la gamia. En effet, le système de rotation défavorise la dernière personne à recevoir l’argent dans le cas d’une forte inflation, comme c’est le cas aujourd’hui en Égypte. En effet, le taux d’inflation de la livre égyptienne s’élève actuellement à 29.8% et devrait potentiellement  atteindre les 34.20%  fin de 2017. [7] Cela entraine une diminution de la valeur de l’argent au cours du cycle tontinier, entrainant une perte négative pour la personne à qui est remise l’argent en dernier lieu.


[7]  https://tradingeconomics.com/egypt/inflation-cpi/forecast


À quoi servent les gamia’t ?

En grande majorité, les gami’at permettent de financer des achats personnels, comme des appareils électroménagers, un appartement ou une voiture par exemple. Elles sont surtout utilisées lorsqu’une personne a besoin d’emprunter une grande somme d’argent immédiatement sans devoir payer un taux d’intérêt pour le rembourser. Les projets entrepris avec l’argent récolté de la gamia reste donc à une petite échelle, pour un usage personnel ou familial.

Cependant, ces mécanismes d’épargne collective deviennent peu à peu un modèle de financement à plus grande échelle.  En tant que phénomène répandu, ancré dans les traditions et normes sociales en Égypte, les gami’at deviennent une base sur laquelle un modèle de financement formel peut se développer. En effet, certaines organisations utilisent ces outils comme point de départ pour l’inclusion financière. Des organisations comme Care International, dans le cadre de leur programme « Banking on Change », se basent sur les gami’at pour aider les femmes à démarrer leur propre entreprise. Sans se charger de l’apport financier, elles offrent une expertise financière et un encadrement approprié par le biais d’une formation sur le terrain.

Le programme repose sur la méthode de « Village and Loan Savings » (VLS), forme de gamia où « l’épargne est collectée dans un fond de crédit qui leur permet d’emprunter des sommes qu’ils remboursent et auxquelles sont ajoutés des frais. »[8] Le VLS est donc une méthode intermédiaire entre la gamia et la microfinance.

« Banking on change was the first partnership between a global bank and international NGOs to successfully link informal savings groups to the formal banking sector.»[9]

Plusieurs types de projets sont mis en place à travers la méthode VLS avec l’aide de Care international. Selon Marwa Saleh, Initiative Manager à Care International, un des projets les plus réussis a été la mise en place d’une entreprise à Minya par un groupe de femmes qui achètent de la volaille, poulets et canards, pour les élever pendant 2 mois et ensuite les vendre. L’argent récolté est ensuite utilisé pour reprendre le même cycle : achat, élevage et vente en réalisant un gain.


[8] SEEP Network, VLS Program Guide
http://www.seepnetwork.org/filebin/pdf/savings_led_working_group/

[9] Barclays, Banking for Change Leaflet

Forum 2017 – Des nouvelles du Bangladesh

CARNET DE BORD À DACCA

par Emilie Chak (EUP), Sachine Chak (UFR Pharma) et Mélanie Sick (Paris Dauphine)

Mercredi 5 juillet, 20h50.

Nous arrivons à Dhaka au Bangladesh. Dans l’aéroport, nous ressentons déjà le climat chaud et humide de Dhaka, mais la climatisation en amoindrit les effets. C’est lorsque nous sortons de l’aéroport et que de la buée se forme sur les verres de nos lunettes, que nous comprenons que nous serons dans un bain à vapeur permanent à Dhaka.

Nous récupérons nos valises et trouvons un “taxi” – qui n’a de “taxi” que le nom tant aucun signe distinctif ne permet de le considérer comme tel. Le taxi nous amène à notre logement non sans difficultés et sans frayeurs. Nous bravons les embouteillages, la circulation à contre sens et la pluie, et nous arrivons enfin à destination.

Ces premiers pas dans Dhaka étaient un avant-goût de ce qu’allait être l’environnement dans lequel nous aurions à réaliser notre enquête de terrain.

 

Les premières rencontres.

 

Notre premier entretien a lieu au siège de la BRAC. À un peu moins d’une heure de trajet de notre lieu d’hébergement, nous partons une heure et demie à l’avance pour être certaines d’être à l’heure.

Mais c’était sans compter les fameux embouteillages de Dhaka.

À bord d’un CNG, nous voyons le temps défiler alors que nous n’avançons pas d’un iota. Le conducteur nous dit lui-même que les embouteillages de Dhaka sont difficiles et très fréquents.

Il nous faudra finalement un peu plus de deux heures pour arriver à notre destination, en retard.

Le même scénario se répétera pour d’autres entretiens et chacun de nos hôtes ne s’émouvra pas de notre retard, tant l’embouteillage est un fléau connu de tous.

Le second fléau qui a tout autant de pouvoir sur notre emploi du temps est la pluie.

Alors que nous marchons pour atteindre le lieu du rendez-vous fixé avec l’un des groupes sélectionnés au cours de l’Urban Innovation Challenge, nous devons interrompre notre ascension et attendre un bon moment sous un porche pour laisser passer la tempête d’eau qui s’abat sur la ville.

La vie des piétons s’arrête pendant le temps de la pluie. Elle reprend son cours dès lors qu’elle est passée.

Nous arrivons également en retard, mais la pluie comme les embouteillages sont des excuses acceptées par tous.

Les aveux: “le Bengali n’aime pas dire qu’il ne sait pas”.

Il est un dernier “fléau” qui lui n’est pas lié au temps.

Entretien à Mirpur-2, block-B avec l’un des groupes gagnants du Urban Innovation Challenge. Nous sommes à Mirpur-2, block-F et décidons de nous rendre au lieu de rendez-vous à pied.

L’aventure commence. Le GPS ne fonctionne pas ou bien nous envoie dans un autre quartier. Le nom des rues et des blocs n’est pas toujours indiqué. Il ne nous reste plus qu’à demander notre chemin.

Après plusieurs consultations, nous nous rendons compte que nous tournons en rond. L’ensemble des indications obtenues n’était pas cohérent et une même personne a pu nous donner des informations différentes voire contradictoires.

Nous arrivons au lieu de rendez vous malgré tout. L’entretien peut commencer.

L’interviewé nous explique la dimension éducative de son projet. Il s’agit de mettre en place un réseau de motos-taxi au sein de Dhaka pour éviter les embouteillages. Les conducteurs sont formés sur leur métier mais également sur des principes généraux de bonne conduite et d’hygiène de vie sociale. “Le Bengali n’aime pas dire qu’il ne sait pas” et préfère donner de fausses indications ou se perdre plutôt que d’avouer son ignorance.

L’idée du projet est donc d’éduquer les conducteurs à dire qu’ils ne connaissent pas la destination demandée plutôt que d’accepter la course en affirmant la connaître et faire tourner le client en bourrique jusqu’à trouver la destination en ayant perdu beaucoup de temps.

Finalement, ce comportement ne se trouve pas que chez les conducteurs-“taxi”. Amusé, notre interviewé dira que nous en avons fait l’expérience lorsque nous cherchions notre chemin pour venir jusqu’à lui.

Les enjeux du milieu urbain.

Vivre entre Dhaka et Chittagong nous permet de faire directement l’expérience de ce sur quoi la BRAC souhaite travailler à travers l’Urban Innovation Challenge : les embouteillages, l’emploi précaire et notamment l’emploi des conducteurs de rickshaw, l’accès à la santé, les comportements ayant un impact sur la vie urbaine.

Les projets retenus auront un impact certain mais toutefois mesuré sur le milieu urbain retenu (Dhaka, Chittagong et Rangpur).

La BRAC est certes une ONG bien implantée en milieu rural mais elle l’est assez peu en zone urbaine. Avec l’édition 2016-2017 du Urban Innovation Challenge, elle fait ses premiers pas au sein de la ville.

L’expertise est là, mais l’équipe du Urban Innovation Challenge ne se cache pas pour dire que cette première édition est un test à petite échelle (3 thèmes: emploi, transport, santé; 6 projets sélectionnés).

Elle est l’occasion de voir quels sont les défis auxquels il faut faire face pour que ces projets urbains puissent être développés sur le modèle de la start-up.

Le financement est l’un de ces défis.

Avant la fin de la période d’incubation (octobre 2017), les start-ups disposeront d’un capital de 500 000 takas (5 500 euros environ) en provenance des fonds de la BRAC. Elles doivent également rechercher des financements complémentaires auprès d’investisseurs privés tels que les entreprises ou les capital venture (Future Start-Up, Bd Venture Limited, etc.). Toutefois, le réseau de financeurs des start-ups est assez peu développé au Bangladesh. Il s’agit donc, pour la BRAC et ces start-uppers en devenir, de participer à la consolidation du marché du financement des start-ups pour en faire une source solide de financement du développement urbain.

Forum 2017 – Des nouvelles du Brésil

LA GESTION PARTAGÉE DES ESPACES PUBLICS DE SÃO PAULO

Par Elise Hasard dit Duclos (EUP)

            Sao Paulo, jungle de béton, métropole rythmée par le flux d’automobiles qui parcourt ces immenses artères où le piéton n’est pas le bienvenu, ville grise oùl’espace public rime avec la peur de l’autre et ne sert que de lieu de passage. Les représentations associées à l’expérience urbaine mettent souvent en avant le caractère fonctionnel et inacceuillant de cette métropole, loin des référentiels contemporains autour de la ville inclusive. Pourtant, les acteurs et thématiques des débats autour de la production de la ville semblent évoluer. Sao Paulo a vu émerger ces dernières années une forme d’urbanisme militant. Des collectifs se forment autour de thématiques comme le droit à la ville, la gestion des espaces publics et dénoncent les processus de privatisation. Face à cette mobilisation et au manque de financement local la Mairie a mis en place différents projets de diversification des acteurs de la production de la ville comme les politiques « Adopte une place » et « Parklets ».

            Ces deux programmes permettent d’intégrer des acteurs privés mais aussi des habitants à la création ou à la gestion d’espaces publics. Dans le cadre de « Adopte une place », la préfecture transfère pour une durée de 3 ans la manutention d’une place, d’un parterre, d’un parc à une entité privée ou un groupe d’habitants qui se charge de la gestion quotidienne de l’espace, mais aussi d’améliorations urbaines et paysagères, avec par exemple la récupération ou l’installation de nouveau mobilier. Le programme « Parklets » est inspiré des espaces publics éphémères de San Francisco et consiste en une extension de trottoir grâce à une architecture temporaire occupant une à deux places de stationnement. Dans les deux cas, la rétribution se fait sous la forme d’une publicité indirecte avec la possibilité d’installer de une à dix plaques nominatives (selon la taille de l’espace).

Deux exemples de parklets de Sao Paulo. Source : Prefeitura SP

 

          Ces deux programmes répondent à deux des problématiques majeures concernant les espaces publics de Sao Paulo : une mauvaise manutention publique des espaces existants et un tissus urbain déjà formé avec peu d’espace disponible pour l’usage piéton. « Adopte une place » offre ainsi une opportunité de revalorisation d’espaces publics, souvent dégradés, sans coût pour la Mairie. Le programme d’installation de Parklets permet lui de produire de nouveaux espaces publics, des endroits de rencontres et de repos sur les trottoirs de Sao Paulo qui sont souvent perçus seulement comme des lieux de flux. C’est une politique publique volontariste qui valorise, spatialement mais aussi symboliquement, l’usager piéton au détriment de l’automobiliste. Ces deux projets de la Mairie mettent donc au centre la notion d’espace public en reconnaissant l’importance de créer des espaces accueillants, conviviaux pour des usagers qui ont souvent été oubliés dans la croissance urbaine rapide des années 70 de la métropole.

            Ce sont aussi deux outils qui réinventent le mode de financement de ces espaces en offrant la possibilité à tout type d’acteurs d’investir dans la ville. Il est important de comprendre quelles sont les logiques majoritaires qui animent les coopérations entre la Mairie et les investisseurs. Bien qu’ouverts aux habitants, les deux programmes comptent pour l’instant plus d’acteurs privés.

            Dans le cadre du projet « Parklets », la plupart des installations se font dans des centralités commerciales locales, généralement par les restaurants ou bars. Ces espaces deviennent ainsi des extensions de terrasse et bien que les entreprises aient l’obligation de maintenir le caractère public du parklet, seulement défini par le critère de l’accessibilité, on peut s’interroger sur la publicité réelle d’un espace de consommation.

            Les places sont pour la plupart adoptées dans une logique de valorisation du cadre de vie ou de travail (bien qu’ils existent aussi un type d’adoption « bienfaitrice »). Il est intéressant de voir que plus nombreux sont les habitants qui se sont appropriés cet outil à travers des associations de voisins. « Adopte une place » permet ainsi une intégration progressive de la société civile qui s’auto-organise (co-gestion) et ne se résume pas à de simples consultations (gestion participative).

Place adoptée par une association de voisins. Source : Praças

           La répartition des investissements dans la ville est aussi fondamentale à étudier pour comprendre quels sont les critères qui motivent les investissements. Sao Paulo est une métropole ségréguée, une ville à deux vitesses entre une zone ouest qui concentre les infrastructures urbaines ainsi que les plus hautes catégories socio-professionnelles et une périphérie beaucoup plus pauvre en termes d’aménités et de revenus des habitants. Une étude des deux programmes à l’échelle de la ville a permis de faire ressortir leur inégale répartition avec une concentration des places et des parklets dans la zone ouest de la ville, en particulier les régions de Pinheiros et Butanta, régions qui concentrent les plus hauts revenus de Sao Paulo. Ainsi, le financement privé ou collaboratif semble ici montrer une de ses limites, puisqu’il ne se dirige que vers certaines régions, les plus attractives, et non vers les quartiers en réelle carence d’espaces publics et d’investissements. On peut ainsi s’interroger sur la valeur de cet engouement pour une ville plus humaine, plus écologique, plus démocratique qui n’est produite que pour une partie de la population.

            Afin de mieux comprendre les logiques d’acteurs derrière ces programmes, je compte approfondir cette enquête avec l’étude de trois terrains : un quartier ferméde la zone ouest de la ville dont les habitants ont adopté tous les espaces publics àtravers une entité de gestion, une place d’un quartier du vieux centre qui connaît un fort processus de gentrification et de spéculation immobilière et une place adoptéeà travers un outil en ligne de gestion collaborative « Praças ».